Au-delà du mensonge. Adieu Kant, Wittgenstein, Lacan. Bonjour Trump.

di Patrick Guinand 28 gennaio 2017

L‘attachée de presse du Président Trump vient de l’officialiser: nous sommes entrés dans l’ère des „faits alternatifs“ (alternative facts). Selon elle, une supposée super spécialiste de la communication, il était grand temps de „nettoyer l’air“ (clear the air), faire donc avec la vérité, ou la réalité factuelle, pour ainsi dire, table rase. Et inventer une réalité alternative correspondant à la vision trumpienne du monde. Dont acte.

Tollé mondial, ironie sur le net, consternation générale. On est chez Ubu, ou chez Orwell, avec son newspeak, ce langage fictionnel qui rend impossible la pensée critique, ou son doublethink, art de manier deux pensées contradictoires en les tenant toutes deux pour vraies. D’ailleurs, comme vient de le révéler le Guardian, le 1984 de Orwell fit le jour d’après un bond à la 6è place du hit-parade des ventes chez Amazon. Mais il va falloir s’y faire. Et l’on n’est sûrement pas au bout des surprises sémantiques ou des pirouettes linguistiques en provenance de la Maison Blanche nouvelle moûture.

Lors de la campagne présidentielle, la surenchère permanente du candidat Trump nous faisait croire à une pratique hyperbolique du mensonge, endoctrinant les futurs électeurs de meeting en meeting jusqu’à la saturation hystérique. L’énormité choquait, mais l’enflure ne manquait pas d’une certaine théâtralité. Trump, oui, une sorte de Matamore en costume d’Arlequin. Et l’on se plaisait donc à penser, métaphoriquement, qu’avec ses variations polychromiques sur le vrai et le faux, des virtuosités truffaldinesques aux dérives pathologiques de Lelio le Bugiardo, Goldoni pouvait nous servir de mentor, ou d’exutoire.
On péchait par optimisme. Goldoni, c’est fini. La Maison Blanche une fois trumpisée, le vrai n’est plus le vrai, le mensonge n’est plus le mensonge. Il est autre, altéré, ou il n’est tout simplement plus. Soumis aux „alternative facts“, nous sommes entrés dans le post-goldonisme. En quelque sorte dans un autre monde. Ou une autre réalité.

En son temps Kant et sa fort réputée allégorie des lunettes vertes avait mis en doute la réalité du monde, ou la perception de cette réalité, dès que le monde était vu en vert. S’en était suivie une vague de suicides chez les jeunes prussiens, et la fameuse crise existentielle du jeune Kleist. Plus personne ne savait comment définir la vérité, les esprits étaient en surchauffe, et la philosophie allait bon train. Aujourd’hui, les philosophes sont à la peine, les esprits n’ont pas bonne presse, et si l’on veut vraiment comprendre le monde, il suffit donc de chausser les lunettes trumpiennes, et se garder de la philosophie.
Adieu Kant, bonjour Trump.

Comme le berlusconisme, le sarkozysme, ou le bushisme, on aurait pu croire ainsi que le trumpisme était en fait une variante de plus dans la longue histoire du mensonge en politique, adoubé par le Brexit et la victoire américaine du magnat de l’immobilier. Il n’en est rien. Trump ne ment pas. Il dit ce qu’il pense, ce qu’il voit, et ce qu’il pense, ou les faits tels qu’il les voit, a valeur de vérité. Quitte à nommer cette vérité, ou cette factualité, d’“alternative“. Une autre vérité, donc. Au-delà de la vérité, au-delà du mensonge.
Simplisme? Vous n’avez rien compris. Puisque ce faisant ou ce disant, il suffit de jurer sur une double Bible pour que l’Amérique soit great comme jamais. Et tremble le monde.

Il faut ainsi se rendre à l’évidence, le couple vérité-mensonge n’a plus cours, est devenu obsolète, non opératoire. A rayer de nos modes de pensées, malgré sa pertinence séculaire.

Notre appareil neuronal a donc besoin d’un urgentissime updating, et il nous faut trouver d’autres outils de pensée ou d’analyse. Avec le trumpisme, et la société „post-factuelle“, ou „factuelle alternative“, on pourrait proposer par exemple le couple dicibilité-utilité, avec son nouveau cogito, si cogito il y a : „je dis, donc je suis“.
Etant en disant, je peux donc tout dire. Quelque soit le degré d’invraisemblance, de falsification, de potentiel injurieux, ou de dangerosité, de mon dire. Et ne rien taire. Surtout ce que l’on ne peut dire. Pourvu que ce dire serve mes intérêts. Une sorte d’anti-Tractatus, en quelque sorte. Sachant que l’auditeur d’aujourd’hui, disons l’électeur-type trumpien, est prêt à tout avaler, sans contrôle, sans pensée, sans vérification des faits, sans recherche du sens. Adieu Wittgenstein.

Autre catégorie envisageable, le couple instantanéité-béatitude : l’instant dicte la pensée ou le dire, l’instant suivant autorise une autre pensée ou un autre dire, peu importe l’éventuelle contradiction entre l’instant premier et l’instant second. Le degré de satisfaction ou d’approbation de l’auditeur seul compte, ce que l’on pourrait nommer sa capacité de béatitude. Et qu’importe la logique, pourvu que la foi l’emporte. Une nouvelle mystique, peut-être.

Le trumpisme, appliquant une relativité peu scientifique mais opérationnelle au monde factuel, aurait ainsi apporté par là-même une sorte de catharsis à la société du fake, celle qui jouait jusqu’à présent sur vérité et mensonge, et dont tout le monde s’accommodait – il n’est qu’à voir les mines éplorées de l’élite mondiale réunie ces derniers jours à Davos.
Le jeu consistait à maîtriser l’art du mensonge, en économie, en politique, en diplomatie, en géo-stratégie, parfois en religion, le dévoilement du mensonge pouvant éventuellement mettre en péril les stratégies les plus grossières comme les plus raffinées, mais il semblerait que ces derniers temps trop fut trop, que l’excès de mensonge ait tué le mensonge.
Ce qui pourrait passer pour un acquis. Mais ce qui l’est moins, c’est ce qu’il advient. Car les électeurs, saturés du fake, préfèrent non pas se tourner de nouveau vers l’objectivité factuelle, mais ils se tournent vers la société des „alternative facts“. Là où le mensonge n’est point, dixit Trump. Et où règne le seul dit trumpien, dixit Trump.
Il n’est pas sûr que cette catharsis, cette clarification de l’air, purifie donc l’atmosphère ambiante, le bagage conceptuel planétaire, et l’âme du monde. Un dit, soit-il trumpien, ne fait pas le printemps.

Jacques Lacan le psychanalyste, maître du dit qui aimait à ciseler les mots, avait entrouvert à sa manière un gouffre conceptuel, par exemple, on s’en souvient, dans sa célèbre affirmation, où chaque syllabe fut martelée: „Je dis la vérité. Pas toute. Car toute, on ne la peut dire.“

Cette partialité du vrai, cette impossibilté d’atteindre la totalité du vrai, a fait couler à l’époque beaucoup d’encre. La vérité trumpienne, si l’on a bien compris, n’est pas même partielle, elle est alternative, et totale. Donc incontestable. Contestée certes, ce qui en langage trumpien est une ignominie, avec les journalistes comme principaux responsables, mais finalement incontestable.

Le temps du mensonge est donc révolu, plus besoin du fake. Il suffit de dire. Le trumpisme a clarifié la situation. Au grand jeu de carte de la vie, tout un chacun peut désormais décider, dans une pratique éminemment trumpienne, qu’à l’instant t l’as de trèfle est l’atout maître, et à l’instant t+1, c’est le 7 de carreau. Et cette décision s’imposera, instantanément, comme vérité totale. Puéril, mais efficace, imprévisible, insaisissable.
Adieu Lacan, bonjour Trump.

En d’autres temps, on aurait parlé de loi de la jungle. Ou de capitalisme sauvage. Ou de totalitarisme. Ou de populisme au stade primaire. Mais l’on peut craindre que nos catégories intellectuelles ne soient aujourd’hui périmées, nos protestations vaines, nos critiques émoussées, et que les lunettes trumpiennes ne nous troublent la vue, et notre sytème raisonné, pour un temps indéterminé. Il n’est pas sûr que les esprits s’en remettent. Du moins jusqu’à formulation d’un nouvel appareil cognitif, ou retour d’une nouvelle éthique. Une éthique débarrassée du fake, et nettoyée de la factualité alternative trumpienne.
Davos a encore fort à faire.

VERSIONE ITALIANA

Au-delà du mensonge. Adieu Kant, Wittgenstein, Lacan. Bonjour Trump. ultima modifica: 2017-01-28T15:01:57+00:00 da Patrick Guinand

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