Comment une terre devient créative ! Une leçon vénitienne.

scritto da ARLETTE E ANDRE' YVES PORTNOFF

Depuis un demi-siècle, la Silicon Valley et la Route 128 restent les modèles des territoires créatifs où activités économiques et emplois sont générés par des synergies entre chercheurs, entrepreneurs et financeurs. On a tenté de les copier, souvent en vain. Pour comprendre comment une terre devient créative, au-delà des spécificités du digital, transportons-nous au XVème siècle. La naissance de l’imprimerie et de l’édition moderne allait se révéler encore plus fondatrice que celle, il y a sept décennies, de l’informatique et du numérique : la diffusion du livre a modelé les évolutions du monde, au point que le refus de l’imprimerie au XVIème siècle a condamné au déclin l’Empire Ottoman (1).

Une orchestration de techniques anciennes

En terre allemande, Gutenberg innova, comme plus tard Steve Jobs, en adaptant et assemblant harmonieusement des techniques existantes. Il produisit à partir de 1455, à Mayence, 180 exemplaires de la Bible 42, «à quarante-deux lignes par page». Mais au créatif, spolié, ruiné par son associé, le banquier Johann Fust devenu son rival, il manqua l’environnement permettant de passer de l’invention à l’innovation diffusante. L’archevêque Adolphe de Nassau sauva de la misère Gutenberg et assura paradoxalement la pérennité de son œuvre en mettant à sac Mayence en 1462 : des collaborateurs de Gutenberg et Fust s’enfuirent et fondèrent des ateliers à Bologne, Bâle, Rome … et enfin à Venise vers 1470. Or, de toutes les cités disposant des techniques de l’imprimerie, une seule sut en tirer l’une de ces rares innovations révolutionnaires qui, quoi que basées sur la technique, exigent bien plus que cela. Venise offrait un contexte capable d’attirer et valoriser les talents nécessaires, en particulier celui d’un orchestrateur exceptionnel, Aldo Manuzio.

Les conditions de l’explosion créative

Alessandro Marzo Magno (2) décrit les atouts de Venise, alors une capitale de près de 100000 habitants. La Vénétie était le territoire le plus urbanisé et le plus industrialisé d’Europe, devant les Flandres. Elle disposait, avec la Lombardie, en majorité conquise, d’énergie hydraulique et d’eau propre, nécessaire à la production de papier de qualité (3). Mais pour Marzo Magno, les quatre atouts essentiels étaient immatériels. Il y avait une concentration de penseurs humanistes, littéraires, philosophes, scientifiques, la proche université de Padoue jouant un rôle préfigurant celui de Stanford. De riches marchands désiraient diversifier leurs investissements. Ils disposaient d’une haute compétence commerciale et de réseaux internationaux.

Le dernier atout, l’exceptionnelle liberté de pensée, s’est révélé déterminant. Religions et langues se côtoyaient dans la ville la plus cosmopolite du monde, accueillante pour les étrangers. Tout naturellement, après la chute de Constantinople, les érudits byzantins se sont réfugiés à Venise et Padoue, dans la République qui défendait farouchement son indépendance, y compris contre le Vatican, instaurant une relative laïcité ; l’athéisme y était toléré.

Des dirigeants plus cultivés et moins corrompus

Deux autres atouts renforçaient les précédents : le niveau culturel des dirigeants et une exceptionnelle rigueur de l’Etat contre la corruption.
Beaucoup de patriciens se formaient à l’université de Padoue, cité vénitienne depuis 1405. C’était un foyer de culture philosophique et scientifique, grecque et arabe. L’aristotélisme padouan  défendait, face à la scolastique de l’Eglise, les connaissances expérimentales, clefs du progrès scientifique. De plus, la Sérénissime se dota de deux écoles dédiées à la formation de ses élites. Fondée en 1408, la Scuola di Rialto (4) devint la première école publique et laïque de la République. On y enseignait la logique, les sciences naturelles et les mathématiques comptables. Y professa l’humaniste Luca Pacioli, fondateur de la comptabilité moderne. A partir de 1443, une autre école publique, la Scuola di San Marco, attira les fils de nobles par son enseignement humaniste et ses professeurs en majorité non vénitiens ; « la classe dirigeante vénitienne était peut-être la plus cultivée d’Europe » (5). Une élite intéressée par les arts, les sciences et les lettres, respectait les créateurs et se valorisait en finançant leurs travaux.

L’autre exception vénitienne était la rigueur contre la corruption. Fonctionnaires et patriciens étaient fermement incités à ne pas confondre intérêts particuliers et bien public. Jean-Claude Barreau note « une qualité unique alors : l’honnêteté financière. Les agents de l’Etat n’étaient pas corrompus, à une époque où de grands serviteurs de l’Etat français, Richelieu ou Mazarin, emplissaient leur cassette personnelle en puisant dans des caisses remplies par le contribuable. »(6)

Réalité observée ou révélée ?

Ce contexte a attiré Aldo Manuzio. Rien ne destinait cet enseignant en latin et grec, né près de Rome vers 1449, à devenir un entrepreneur innovateur, sauf son engagement dans les réseaux humanistes. Il avait été l’ami de Giovanni Pico della Mirandola (1463-1494), auteur d’un Discours sur la dignité de l’Homme défendant le libre arbitre de l’homme « créateur de lui-même ». Ce thème, alors récurrent, de la dignité se heurtait à de violentes résistances. Pico, qui mourut à 31 ans, sans doute empoisonné, influença humanistes et utopistes dont Thomas More. Celui-ci traduisit en 1504 une biographie de Pico. Le mouvement humaniste prônait une vision du monde basée sur la raison et, à l’instar d’Aristote, sur l’observation individuelle des réalités, contre la vision dogmatique dominante d’une vérité révélée par Dieu et ses représentants, prêtres ou souverains.
Aldo Manuzio décida de participer à la libération de la raison par la diffusion des écrits d’Aristote et d’autres penseurs antiques. Il avait compris que l’imprimerie pouvait être un formidable promoteur d’idées. Le professeur se mua en entrepreneur, imprimeur et éditeur, non pour l’argent mais par idéal. Il allait devenir le plus important éditeur de l’histoire et aussi un exemple du capitalisme de long terme respectueux des parties prenantes.

Manuzio s’installa en 1489 à Venise. Ce penseur idéaliste devint un homme d’action réaliste, multipliant les contacts avec des intellectuels humanistes influents et des notables cultivés proches du pouvoir. Il se rapprocha d’un imprimeur bien établi, Andrea Torresano, avant de s’installer comme imprimeur-éditeur et de publier un premier livre, en novembre 1494. Le mois même où Charles VIII saccageait à Florence la bibliothèque de Laurent de Médicis. Une coïncidence qui éclaire ce qu’inscrivit Manuzio à l’entrée de son atelier :“Si on manipulait plus de livres que d’armes, on ne verrait pas tant de massacres et tant de méfaits, tant d’horreurs, tant d’insipide luxure.” Pour Aldo, la culture gréco-romaine était indispensable alors que « d’horribles guerres (…) dévastaient toute l’Italie et bouleverseraient bientôt le monde entier. » D’où sa résolution de renoncer à « une existence tranquille » pour « consacrer sa vie au bien de l’humanité (…) au prix de plein de préoccupations et de fatigues ». Selon lui, les idées pouvaient endiguer la violence des armes et apporter «l’espoir de jours meilleurs grâce à l’impression de beaucoup de bons livres qui balaieront, espérons-le, une bonne fois pour toutes, chaque barbarie ».

Dans une préface toujours d’actualité, il affirmait la « nécessité » de faire connaître la littérature grecque aux jeunes et aux adultes « en ces temps tumultueux et tristes où l’usage des armes est plus répandu que celui des livres » (9).

Aldo fonda en 1495 sa société avec comme actionnaires associés Andrea Torresano, apport en métier et capitaux, et l’entrepreneur Pierfrancesco Barbarigo, fils et neveu de deux doges, appui financier et politique. Il attira les meilleurs collaborateurs, de sa douzaine d’ouvriers aux érudits mettant au point les textes à partir des rares manuscrits existants. Il veillait à la qualité du papier, acheté à Fabriano, et de l’encre fabriquée chez lui. Premier imprimeur-éditeur à la fois érudit, pédagogue, technicien, homme de marketing, manager, il inventa pas-à-pas le métier de l’éditeur moderne.

Dans son atelier, lieu de culture où l’on parlait en grec, il installa l’Académie aldine, réunissant une trentaine d’humanistes, sénateurs vénitiens, médecins, futurs cardinaux, intellectuels européens. L’un des académiciens, Giambattista Cipelli, dit Egnazio, avait écrit en 1505 qu’il était vital pour Venise de respecter les eaux de sa Lagune, contrainte bafouée depuis un demi-siècle.

L’entreprise centrée sur le client

Son objectif n’étant pas de vendre mais de faire lire, Manuzio organisa ce que l’on appelle aujourd’hui l’entreprise centrée sur le client et le livre user friendly. Soignant la mise en page, il introduisit les paragraphes, la numérotation des pages, organisa la ponctuation, créa le point-virgule, le caractère cursif (italique) pour condenser les textes, réduire les prix et rendre les livres plus accessibles. Il soigna l’élaboration de beaux caractères grecs, romains, hébraïques. Son graveur Francesco Griffo créa pour un ouvrage de Pietro Bembo, futur cardinal ami de Manuzio, un caractère romain qui influença le créateur de caractères Claude Garamont puis le typographe Stanley Morison, qui introduisit le Times en 1932.
Manuzio fut, en 1501, le premier à publier des textes littéraires en in-octavo, format aisément portable, sinon de poche, jusque-là réservé surtout aux livres religieux.  Les voyageurs parcourant l’Europe pouvaient enfin emmener leurs livres. Le passage de la lecture de volumes très lourds à celle de livres de poche doit être comparée à la révolution des portables et de l’Internet mobile. Depuis, des personnages se valoriseraient en tenant en main, sur leur portrait, un livre de poche comme nos contemporains exhibent leur smartphone.

Aldo consacrait des préfaces à annoncer ses prochaines éditions, à expliquer son projet éditorial. Le premier aussi, il édita des catalogues et mit, dans ses livres, son logo – une ancre et un dauphin — pour les distinguer des imitations, notamment lyonnaises.

Une bibliothèque sans limites

Une autre innovation aldine a été l’insertion régulière d’images dans les textes grâce à la nouvelle technique de xylographie d’Ugo de Carpi. L’Hypnerotomachia Poliphili, Songes de luttes d’amour de Poliphile, exploitera largement en 1499 ces possibilités avec 172 xylographies. Ce livre érotique, d’auteur et illustrateur inconnus, l’un des plus beaux livres illustrés de la Renaissance, est devenu un best-seller international lors de ses rééditions à partir de 1545. Il inspira Rabelais, Gérard de Nerval et Roman Polanski dans La Neuvième Porte (1999). Ses illustrations servirent de modèles à des jardins européens durant trois siècles.
Aldo Manuzio mourut le 6 février 1515, épuisé par le travail, ayant diffusé quelque 130 livres en grec, latin, italien, certains à 3000 exemplaires. Il était reconnu par toute l’Europe humaniste. Erasme, venu en 1507 habiter chez lui pendant neuf mois pour la réédition de ses Adages, devint son ami. Il écrirait qu’Aldo avait voulu « construire une bibliothèque n’ayant d’autres limites que celles du monde ». Avant Wikipédia… Dès 1516, Thomas More, ami d’Erasme, rendrait à son tour hommage à l’éditeur dans Utopia. De fait, Manuzio, en instaurant des normes rigoureuses, a défini les conditions d’une diffusion massive de livres. Il a influencé les usages, la culture, l’art. Ses publications ont ainsi contribué à la multiplication de tableaux non plus religieux mais inspirés par la mythologie. Celle-ci a induit un autre regard, quasi écologique, sur la nature, d’où aussi les premiers paysages de l’histoire de la peinture.

Censure et déclin industriel

Aldo Manuzio est mort avant de voir la défaite de ses valeurs à Venise. L’un des hommes qui allaient nuire le plus à la Sérénissime, Gian Pietro Carafa, avait vécu à Venise, y observant avec dégoût la tolérance qui permettait le développement de mouvements favorables à la Réforme. Carafa fut nommé en 1542 à la tête de la Congrégation du Saint Office, direction centralisée de l’Inquisition jusque-là gérée localement. Il lança une action répressive contre les hérétiques et la poursuivit sous le nom de Paul IV en 1555. Il avait empêché par ses médisances l’élection comme pape de Reginald Pole, dernier archevêque catholique de Canterbury, humaniste ami de Bembo. D’où une bifurcation historique et la Contre-Réforme. A partir de 1548, l’Inquisition put imposer à Venise la destruction publique de dizaines de milliers de livres « protestants », puis, en 1553, dans toute la République, de centaines de milliers de livres juifs. Venise dut appliquer l’Index de 1558, interdisant 600 auteurs dont Erasme, Machiavel et l’Arétin. Le fils d’Aldo, Paulo, fut contraint d’éditer en 1564, l’Index Librorum Prohibitorum…

L’arrivée de la censure vaticane marqua le début du déclin pour l’édition à Venise. La part des livres religieux, moins de 15% des publications vénitiennes dans les années 1550, doubla à la fin du siècle. Cela ne sauva pas la suprématie de l’édition vénitienne. « Dès le tout début du XVIIème siècle,… Venise et l’Italie cèdent le pas à Anvers au sein de l’aire catholique. Les Provinces-Unies (9)(connaissent un essor particulièrement spectaculaire » car « la jeune République est un îlot de tolérance … Des auteurs et des libraires de diverses confessions y cohabitent sans heurts. » Les conditions qui avaient fait le succès de Venise se sont déplacées à Amsterdam qui développa « une industrie du livre de qualité en grande partie tournée vers l’exportation. » Le vénitien, jusque-là langue internationale, céda le pas au français et l’essor de la science italienne fut brisé par le procès de Galilée.

Batailles de visions et de valeurs

Si Aldo revenait, il verrait que Venise n’est pas devenue « l’archétype » de la cité ouverte à l’utopie espérée par Italo Calvino (10), mais celui d’une Europe agonisante malgré d’exceptionnels atouts qu’elle n’ose exploiter pour redevenir une terre créative.
L’avenir reste ouvert. Il dépend des conflits entre visions, valeurs et de la volonté des acteurs. Les terres créatives seront celles où prévaudra une vision humaniste d’un monde que l’on peut explorer et où l’on peut agir en libérant la raison de chacun. Cette vision rationnelle et libre est attaquée aujourd’hui comme hier par des tenants d’une réalité révélée et indiscutable. Parmi ces intégristes, les islamistes œuvrent dans le sillage de l’Inquisition et de l’intégrisme chrétien d’un Savonarole, nourri lui-aussi par l’indignation face aux inégalités. Les créationistes, acharnés contre Darwin, détruiraient le développement scientifique, technique et finalement humain des zones où ils s’empareraient des écoles.

Tous les rationalistes qui poussent à l’extrême des principes ou des observations en perdant de vue le Sens, l’Humain, agressent aussi la raison et mènent à la bureaucratie, aux totalitarismes et aux dérives transhumanistes.

Actuellement des visions de l’Autre comme un ennemi progressent avec les xénophobies et les néofascismes, fermant esprits et territoires. C’est contraire à la créativité territoriale qui passe par l’attractivité pour tous les talents et par l’accueil de personnalités fortes, donc dérangeantes, capables de devenir des catalyseurs comme le fut Manuzio.

Lors des obsèques d’éditeur, son catafalque fut entouré de ses livres. Manuzio trouverait symbolique que l’on ait rasé son atelier et l’église du IXème siècle où il a été enterré pour bâtir le médiocre bâtiment d’une banque, saccage autorisé par complaisance. Symbole du (provisoire ?) triomphe de la cupidité (11), face au capitalisme durable, qu’il avait incarné. Il observerait que Venise, est dépeuplée, pillée par beaucoup de ses notables qui démontrent comment stériliser et détruire un territoire (voir encadré 1). Les compromissions entre politiciens et affairistes, tendance lourde mondiale, aboutissent au hold-up des financiers court-termistes sur l’économie réelle et à des ploutocraties totalitaires. Certes, les Etats-Unis restent très créatifs. Mais c’est notamment parce que les majors du numérique gardent des ambitions à long terme et réussissent à séduire les financeurs malgré des revenus longtemps médiocres ou nuls comme ceux d’Amazon ou Tesla. Et ces territoires sont créatifs, mais pour qui ? Un développement économique payé par l’appauvrissement de la majorité est-il durable ? Non a répondu le Financial Times.(12)

Les partisans des valeurs humanistes ne sont pas condamnés. Ils peuvent bâtir des territoires créatifs durables grâce aux effets réseaux du numérique : ils recréeraient ces irrigations internationales génératrices d’innovation à l’instar de celles qui avaient propagé l’humanisme à la Renaissance…Mais les réseaux peuvent aussi être mafieux et les effets réseaux servir à dominer, espionner, tromper. Tout comme les modèles de Cité idéale ont été dévoyés par le Panoptique en pénitenciers, puis en ateliers tayloriens ou en maison des fous à Vienne… Là encore, tout dépend des valeurs prévalentes.

Concluons avec Manuzio à l’urgence de faire assimiler encore beaucoup plus de « bons livres pour barrer la route à toutes les barbaries ». La bataille des visions et des valeurs commence dès l’Ecole : subirons-nous encore l’enseignement d’une pensée cartésienne qui morcèle et empêche de percevoir les réalités, ou diffuserons-nous enfin une pensée de la complexité clarifiant les interdépendances, incitant donc à la solidarité avec les autres et l’environnement ? La compréhension de la complexité fait admettre l’imperfection de nos actes, modestie indispensable au progrès technique. Nos écoles, notamment celles de nos dirigeants, resteront-elles des formatages au mépris des autres ou des stimulations à la coopération et à l’ouverture ? Sélectionnerons-nous, même les médecins, par les mathématiques ou selon l’empathie, les qualités humaines? Aurons-nous, comme dans la Venise du XVème, des dirigeants cultivés et ouverts à la modernité, ou subirons-nous des politiques évoquant le « mulot » des ordinateurs, se gaussant de la Princesse de Clèves, enclins à sacrifier la culture classique ? Cela dépend de nous.

 

 

Venise est une ville !
Qui consacrerait un livre à démontrer que Paris est une ville ? Pourtant l’architecte vénitien Franco Mancuso a fait œuvre très utile dans son ouvrage mis à jour expliquant « comment a été construite et comment vit » Venise. Car Venise est encore une ville, malgré les mains basses sur elle. Les deux tiers de ses 150 000 habitants des années 1950 ont disparu. Franco Mancuso décrit les fondements de la construction de Venise et de sa survie, puis détaille ce qui rend la ville de plus en plus difficile à habiter, la mue en parc touristique « selon la nouvelle loi Disneyland », « en raison des énormes intérêts économiques en jeu ; bientôt les maisons de la Venise historique ne seront plus habitées que par des touristes ». D’autant que le maire du grand Venise est élu par une majorité de résidents de la terre ferme. Ce livre est publié chez Corte del Fontego, fondé par Marina Zanazzo, une éditrice courageuse et engagée qui a osé créer la collection “Occhi aperti su Venezia” (“Yeux ouverts sur Venise”). Des auteurs y exposent avec clarté en une quarantaine de petits livres d’une trentaine de pages, les multiples attaques coulant Venise. Les millions de touristes saturent la ville sans l’enrichir. Les énormes paquebots, principales sources de particules fines, (“E le chiamano navi”, Silvio Testa, 2011), ruinent l’équilibre de la Lagune et les fondements de la ville. Les canaux envisagés pour ces navi, outre le canal des pétroliers, aggraveraient l’invasion de la Lagune par la mer (Confondere la Laguna, Lidia Fersuoch, 2013). La collection détaille les affaires du Lido (Lo scandalo del Lido, Edoardo Salzano, 2012), du barrage du MoSe (A bocca chiusa, Lidia Fersuoch 2014), qui a détourné un milliard et demi d’euros. Cette édition militante traduit la volonté de résistance des Vénitiens engagés. Elle met en cause bien des notables qui ont dirigé la ville. Déjà en 1887, le sénateur Pompeo Molmenti dénonçait la politique du delendae Venetiae. Cela n’émeut pas l’homme fort Paolo Costa, ex-maire, patron du port qui « courtise, gère, réclame à tous cris les navires de croisière » (Caro turista, Paolo Lanapoppi, 2014). Il a déclaré au Herald Tribune : « que pèsent quelques milliers de personnes protestant face aux millions qui font la queue pour venir en croisière à Venise ? ». Mais on peut encore Invertire la rotta, inverser le cours des choses, selon Silvio Testa (2014) et ceux qui refusent le désespoir.
Marina Zanazzo a été emportée par un cancer le 11 juillet 2017. Mais ses amis Lidia Fersuoch et Edoardo Salzano ont décidé de relancer son œuvre malgré tous les obstacles qui l’avaient sournoisement entravée.

A et A-Y P

L’art, indicateur du développement
Un indicateur méconnu de la santé du monde reste l’art. Le portrait individuel et l’art figuratif basé sur l’observation de la réalité sont disparus avec la décadence de Rome. Le pouvoir religieux a imposé, durant un millénaire, un art symbolique pour endoctriner et terroriser. Le retour du portrait réaliste a précédé de peu le style de la « vraie Renaissance » basé sur la perspective scientifique du toscan Brunelleschi, la réalité anatomique et une maîtrise de la lumière enseignée par les Flamands (14). Ce réalisme figuratif a été détruit au moment du suicide européen de 1914, avec le cubisme et l’art abstrait. Les Européens n’osent plus se regarder en face. Jusques à quand ?
A et A-Y P

(1) André-Yves Portnoff, “Le déclin ottoman, l’imprimerie… et Internet” . Futuribles n” 276 – juin 2002, pp. 77-84.

(2) Alessandro Marzo Magno, “L’alba dei Libri. Quando Venezia ha fatto leggere il mondo”, Garzanti 2012

(3) Brian Richarson, “Printing, Writers and Readers in Renaissance Italy”, Cambridge University Press, Cambridge, 1999

(4) Premio Luca Pacioli , Senato Accademico del 24 novembre 2010, Università Ca’ Foscari, Venezia

(5) Gino Benzoni, “Il Rinascimento. Politica e cultura. La cultura: le accademie e l’istruzione”, “Storia di Venezia”, Vol. 4, Enciclopedia Treccani,1996.

(6) Jean-Claude Barreau, “Un capitalisme à visage humain, le modèle vénitien”, Fayard, 2011

(7) Tiziana Plebani, La voce di Aldo Manuzio: una risorsa per il nostro tempo. In Aldine Marciana. Biblioteca Nazionale Marciana, 2015.

(8) Giovanni Di Stefano, “Venezia e il Ghetto”, Il Gazzettino, 2016.

(9) Les Pays-Bas

(10) Italo Calvino, “Venezia archetipo e utopia della città acquatica”, (1974), Mondadori, 1995

(11) Joseph Stiglitz, “Le triomphe de la cupidité”, Ed. Les liens qui libèrent, 2010

(12) “Capitalism is dead; long live capitalism”. Editorial, Financial Times, 27 décembre 2011.

(13) Lidia Fersuoch, Directrice scientifique de Corte del Fontego, présidente d’Italia Nostra (section vénitienne).

(14) Federico Zeri, “Renaissance et pseudo-Renaissance”. Rivages poche. 19.83-200

Arlette et André-Yves Portnoff – Futuribles n° 414, septembre-octobre 2016

VERSIONE ITALIANA

Comment une terre devient créative ! Une leçon vénitienne. ultima modifica: 2017-09-08T21:49:29+00:00 da ARLETTE E ANDRE' YVES PORTNOFF

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