So in America

Roman autobiographique. Tout y est faux sauf ce qui est vrai.
JEAN-JACQUES KUPIEC
Condividi
PDF

Version en italien

La guerre du Vietnam est considérée comme une grande défaite pour les Etats-Unis. Elle a non seulement conduit à l’abandon de toute l’Indochine et son basculement dans la sphère communiste, mais également au rejet massif de la politique américaine par la jeunesse du monde entier dans les années 1960 et 1970. Et pourtant, il y avait quelque chose d’ambivalent dans le rejet de l’Amérique. Elle exerçait en même temps une fascination énorme. Force est de constater que les années 1960 et 1970 ont aussi vu les USA assoir définitivement sa domination culturelle totale (au moins en ce qui concerne le 20 ème siècle). C’est à cette époque que j’ai fait mon premier voyage trans-atlantique. Je suis reconnaissant à mon ami Guido Moltedo de publier ce texte dans lequel je raconte le premier jour que j’ai passé à
New-York en 1972. Il se trouve que j’ai rencontré Guido dans cette ville quelques jours plus tard. J’espère avoir encore suffisamment d’énergie pour le raconter prochainement.

Habituellement, cela n’arrive que dans les films, pas dans la vraie vie. Eh bien, à moi, c’est arrivé dès le début du voyage ! Le phantasme absolu, les amis ! Enfin, presque.

Je voyageais dans un gros Boeing de la Pan American Airways quasiment vide. À l’époque, cela se faisait, ce n’était pas un problème, on n’allait pas annuler le vol pour si peu et nous demander de prendre le suivant. Évidemment, on ne s’étonne pas dans ces conditions que la compagnie ait fait faillite peu de temps après. Quant au bilan carbone par passager transporté, personne n’avait encore jamais entendu parler d’un tel concept.  Mais c’est accessoire, car l’auteur du livre que vous venez d’ouvrir n’a pas l’intention de vous entretenir de la crise climatique, de la grande catastrophe écologique en cours ou du collapsus généralisé qu’annoncent des oiseaux de malheur. Que voulez-vous y faire ? C’est un vieux soixante-huitard attardé, un de ces enfants gâtés du baby-boom, jouisseur sans entrave qui a profité des trente glorieuses, n’a jamais connu que le plein emploi, vécu sans se soucier du lendemain et laisse un monde pourrave à ses enfants … Enfin, c’est ce que vous racontent les mauvaises langues, les jaloux, les aigris. Je ne vais pas polémiquer avec tout ce beau monde. Je préfère commencer mon histoire. 

L’hôtesse traversait la partie déserte de l’avion. Elle avançait dans l’allée entre des rangées de sièges vides, l’allure altière, bien droite sur ses talons et le costume tiré à quatre épingles. Certains passagers s’étaient rapprochés et avaient lié connaissance. Ils avaient l’air de s’amuser. Je les voyais même rire par instant. De mon côté, j’étais resté assis seul à l’arrière avec plusieurs rangées de sièges inoccupés autour de moi. Je portais le pull sans manche, en tissus qui ressemblait à du daim, que ma mère avait confectionné à ma demande avant mon départ. Je l’avais mis pour le voyage car je trouvais que cela faisait élégant et décontracté. Arrivée à ma hauteur, elle m’a demandé si ça allait et elle me dit que j’avais l’air stressé. Je sais que vous allez croire que j’exagère, parano comme je suis, j’ai d’abord pensé qu’elle devait se demander si je n’étais pas l’un de ces terroristes qui faisaient déjà à l’époque la une des journaux et si je ne me préparais pas à lâcher une bombe. C’était dans l’air du temps, même si dans ce domaine aussi les choses ont bien changé. Les terroristes faisaient alors montre d’une certaine civilité. Ils ne se faisaient pas sauter d’emblée avec l’avion et les passagers. Ils se contentaient de le détourner, de prendre des otages et de poser leurs revendications. Ce n’est que dans un deuxième temps, s’ils n’obtenaient pas satisfaction, qu’ils commençaient à tuer et à faire exploser des bombes. On les regretterait presque, aujourd’hui, ces terroristes des années 1970. 

Il se peut que j’aie eu réellement l’air stressé ou triste. On me le dit parfois, bien que je ne m’en rende pas compte et que je n’aie pas l’impression de l’être plus que quiconque. J’ai fini par m’y habituer. Mais, là, à ce moment précis dans l’avion, je m’ennuyais plutôt. Peut-être qu’elle aussi elle s’ennuyait. Vu le nombre réduit de passagers, elle n’avait pas grand-chose à faire, le temps devait lui paraître long. En tout cas, avant que j’aie pu répondre quoi que ce soit, elle s’est assise à côté de moi et a engagé la conversation. Mon cœur s’est immédiatement mis à battre la chamade.

Je ne sais plus de quoi nous avons parlé. De tout, de rien. Elle me posait des questions : où j’allais, pourquoi, et d’autres choses encore, que j’ai oubliées. J’étais quelque peu intimidé face à cette femme plus âgée que moi, portant un uniforme qui lui conférait de l’autorité et apparaissait à mon esprit juvénile comme une muraille infranchissable barrant définitivement l’accès à son corps. Mais elle se révéla si joviale et décontractée que ma gêne a rapidement disparu. J’ai commencé à lui parler avec engouement. Les mots sortaient spontanément de ma bouche, facilement, sans que j’aie besoin de réfléchir à ce que je devais dire. L’alchimie mystérieuse prenait. Je ne voyais plus le temps passer et j’oubliais où j’étais, jusqu’à ce qu’elle me dise, me transperçant à nouveau de ses deux yeux affilés :

– « Vous voulez boire du champagne ? Il en reste beaucoup dans le réfrigérateur. On n’a presque rien servi. » et, sans attendre de réponse, elle se leva et ajouta « Viens, suis-moi ! » 

Elle avait dit cela d’une manière si naturelle que je me suis immédiatement levé pour lui emboiter le pas. Nous remontions vers l’avant de l’avion. J’eus, tout à coup, l’impression d’être dans un rêve, de ne plus avoir prise sur ce qu’il se passait. Quelqu’un avait dû couper le son, la cabine de l’avion était devenue silencieuse, je n’entendais plus le vrombissement des réacteurs.  Les corps avaient perdu leur pesanteur, je marchais sur du coton, et mon cœur battait de plus en plus fort. 

Elle est entrée dans le compartiment où étaient stockés les boissons et les repas. J’ai marqué un instant d’hésitation mais elle s’est retournée et m’a fait un petit geste de la main me signifiant d’entrer à mon tour. Nous étions maintenant face à face, très proches l’un de l’autre. Elle a ouvert le réfrigérateur d’où elle a sorti une petite bouteille de champagne, remplis un gobelet qu’elle m’a tendu, puis un autre pour elle :

– « Tu sais, je ne devrais pas en boire. Je travaille quand même. » me dit-elle en clignant les paupières avec un léger sourire. Nous étions de plus en plus proches l’un de l’autre, je sentis le souffle de sa respiration caresser mon visage, et puis, que s’est-il passé ? je ne saurais le dire, le phantasme s’est brusquement interrompu. Le son était revenu, j’entendais à nouveau le vrombissement des réacteurs ; je sentais le sol sous mes pieds, les corps avaient retrouvé leur pesanteur. Nous nous sommes regardés silencieusement. J’ai cherché quelque chose à dire. En vain. Les mots ne sortaient plus de ma bouche qui n’était plus qu’une source tarie. L’alchimie mystérieuse s’était délitée. Cela a duré un moment jusqu’à ce que nous entendions le signal qui annonçait que la descente sur Kennedy Airport n’allait pas tarder à commencer. Nous sommes sortis du compartiment et je suis allé me rassoir. Elle a repris son service. 

Jeannot attendait dans le hall de l’aéroport, devant la porte des arrivées internationales. Il était assis au milieu d’une rangée de types et de femmes qui devaient aussi attendre quelqu’un. Il avait plongé sa tête dans un journal et faisait semblant de lire sans me voir, l’air absorbé. Il aimait bien faire des blagues, Jeannot, tout le monde le disait. Je l’ai repéré immédiatement, je me suis approché et planté devant lui. Il a continué à faire semblant de ne pas me voir. J’ai dit « Jeannot ! » Il a levé les yeux et souri « C’était pour voir si tu me reconnaîtrais encore après tout ce temps ! ».

La course folle a alors commencé pour de bon.

En sortant du terminal

En sortant du terminal, j’ai ressenti la chaleur de la ville, étouffante, moite, humide, comme une grosse chape de béton bien épaisse qui m’écrasait. J’ai cru que j’allais m’enfoncer dans le bitume et je me suis dit que je n’allais pas pouvoir supporter ça. Pourtant, les gens autour n’avaient pas l’air d’en souffrir. Les voyageurs fraichement débarqués, des flics, des ouvriers de l’aéroport allaient et venaient, s’activaient et se croisaient en tous sens. On entendait des coups de klaxons, les moteurs des voitures et des autobus. De gros taxis jaunes arrivaient et repartaient continuellement dans une ronde incessante. Les gens faisaient signe ou criaient pour en attraper un, courraient sur la chaussée avant même qu’ils ne se soient arrêtés.  On aurait pu croire que c’étaient des êtres qui avaient perdu le sens de l’orientation, errant sans but comme les particules élémentaires soumises au mouvement brownien. Mais ce désordre n’était qu’apparent. Ils avaient des désirs et savaient où ils voulaient aller. Chacun leur tour ils s’extrairaient de la cohue et suivraient un chemin qui leur était propre. Je le sais car j’étais l’un d’entre eux.  

 Jeannot me dit :

Tu vas dormir chez moi mais nous allons d’abord passer chez mes parents. Ma mère est à la montagne pour les vacances, avec Roger et Pierrot, mais mon père est là. Il veut te voir. 

Nous nous sommes engouffrés dans un taxi. Je me suis carré sur la banquette immense et ferme. J’eus la sensation d’être léger et de flotter dessus. Le chauffeur ouvrit la petite lucarne dans la vitre qui séparait l’avant et l’arrière de la voiture pour demander l’adresse où nous conduire. La famille de Jeannot habitait Nostrand Avenue, tout au bout de Brooklyn, près de Coney Island. Jeannot donna l’adresse au chauffeur avec quelques précisions pour lui indiquer le chemin à prendre. Ils échangèrent deux ou trois phrases en rigolant. J’avais du mal à comprendre. L’anglais qu’ils parlaient me semblait très différent de celui que j’avais appris. Le chauffeur referma la lucarne, tourna la clef de contact et la voiture démarra. Après s’être extirpé d’un entrelacs d’autoroutes embouteillés, le taxi est sorti de l’aéroport et a pris la direction de la ville. Pendant que nous continuions de jacter, Jeannot et moi, je regardais à travers la fenêtre de la portière. Le paysage qui défilait sous mes yeux n’avait pas beaucoup d’intérêt mais  je l’observais avec curiosité : des entrepôts aux toits plats, construits en petites briques rouges, séparés par endroits par des terrains vagues où finissaient de décrépir des carcasses de camionnettes rouillées, le sol recouvert d’une herbe jaune desséchée ou d’un vieux goudron fondant à cause de la chaleur ; çà et là, des banlieues habitées, des maisons ou de petits immeubles ; par moments, on apercevait de l’autre côté l’océan qui brillait sous le soleil.

Nostrand Avenue

Jeannot lança à la dérobée : 

− « Tu sais, mon père est très malade. Il a un cancer du pancréas ». 

La nouvelle me prit de court. Mes parents n’étaient pas au courant ; les Trajer ne nous avaient rien dit dans les lettres que nous avions échangées avant mon départ.   

Nous sommes arrivés après trente minutes environ dans une grande avenue bordée par des immeubles en pierre couleur jaune-crème, tous construits suivant le même modèle. Le taxi s’était arrêté devant l’un d’entre eux. 

– « Ce sont des « housing-project » subventionnés par la ville. » précisa Jeannot. Nous sommes sortis du taxi, le chauffeur a ouvert le coffre et j’ai pris ma valise. 

Le soleil était encore haut dans le ciel et il faisait toujours aussi chaud ; entre la chaussée et l’immeuble, il y avait un trottoir très large avec des parterres aménagés ; quelques arbres amenaient un semblant d’ombre ; nous nous sommes dirigés vers l’entrée de l’immeuble. On entendait des cris et des rires. Des enfants se lançaient des pétards. Ils se rassemblaient fébrilement autour de celui qui en allumait un, puis se dispersaient en courant et en sautant. Nous étions le 4 juillet 1972. Jeannot m’expliqua que c’était la fête de l’indépendance en Amérique, un jour férié, comme le 14 juillet en France.

Monsieur Trajer était resté à New-York pour travailler malgré la tumeur qu’il avait dans le ventre. Il assurait la maintenance technique d’un grand hôtel de Manhattan, le Waldorf, je crois. Je n’avais pas revu les Trajer depuis qu’ils avaient quitté la France douze ans plus tôt. Madame Trajer avait un frère aux USA qui les avait convaincus d’émigrer et il leur avait facilité les démarches pour obtenir les visas. Leur départ avait été un petit événement dans le groupe d’amis que nous formions à Paris. 

Ils habitaient maintenant un grand appartement avec tout le confort, mais meublé simplement, sans luxe excessif. Lorsque nous sommes arrivés, monsieur Trajer buvait un thé attablé dans la salle à manger ; il portait un pantalon bleu-gris en toile légère et un tee-shirt blanc. Je le reconnus immédiatement, il n’avait pas changé ; il était toujours aussi costaud, malgré sa maladie. Son visage avait des traits réguliers, équilibrés, bien qu’un peu épais. On pouvait facilement l’imaginer acteur ; il aurait pu jouer le rôle d’un baroudeur dans un film d’aventure. Une impression de dureté et de sévérité émanait aussi de sa personne. Il me faisait un peu peur lorsque j’étais enfant, mais à présent il m’accueillait très chaleureusement. Nous avons d’abord échangé quelques banalités d’usage. Il me demanda mon âge et s’exclama :

– « Vingt ans ! Pas possible ! Ah ! Jean-Jacques ! Incroyable comme tu as changé. La dernière fois que je t’ai vu tu étais si petit ! Tu es un homme maintenant ! »

Il me demanda ensuite des nouvelles de mes parents, de mon père en particulier avec qui il avait combattu en Espagne dans les brigades internationales, avant de s’engager dans la résistance pendant la guerre. Nous avons évoqué la vie à Belleville, dans les années 1950, et les vacances que nous avions partagées après que mes parents aient acheté un terrain avec une bicoque à Ozoir-La-Ferrière où ils venaient souvent nous rejoindre. Nous égrainions les nombreux souvenirs qui jaillissaient les uns après les autres dans notre mémoire et qu’il évoquait avec nostalgie. Il finit même par sembler mélancolique. Il murmura, pensif, s’adressant à lui-même autant qu’à moi :  

− « Il s’est bien débrouillé Ajzyk ! J’ai toujours su que c’est un gars capable, un mentsh. » Il souriait et hochait légèrement la tête tout en regardant dans ma direction, mais ne semblait pas me voir, comme s’il apercevait quelque chose situé au loin, derrière moi.

Je compris que si la condition des Trajer s’était améliorée, l’Amérique n’avait pas tenu toutes ses promesses et ne les avait pas comblés de ses bienfaits. Leur situation était encore bien éloignée des rêves qu’ils y avaient mis et que nous avions partagés avec eux avant leur départ. Monsieur Trajer était resté un ouvrier et devait travailler dur jusqu’aux derniers jours de sa vie, qui n’avait été, finalement, qu’une succession d’épreuves : la guerre, la disparition de ses parents, une vie de réfugié à Paris, puis un autre exil aux USA à cinquante ans passés, et maintenant ce cancer qui le rongeait et qu’il supportait sans se plaindre. Pourtant, en dépit de tout le ressentiment qu’il aurait pu éprouver, il n’était pas aigri. Ce n’est pas pour rien qu’il avait été résistant. Il endurait l’épreuve avec équanimité et, en ce qui le concerne, il n’avait pas beaucoup espéré de ce départ en Amérique. C’était surtout le désir de sa femme. 

La discussion a ensuite pris une tournure tout à fait inattendue qui me laissa pantois. Jeannot et monsieur Trajer se sont engueulés en me prenant à témoin.  Monsieur Trajer était un fumeur invétéré. Son paquet de Winston était posé sur la table et il l’avait saisi pour prendre une clope. C’est alors que Jeannot avait crié : 

– « Pourquoi tu fumes encore ?  Tu sais bien que c’est du poison. Il faut que tu arrêtes ! » Une grimace de dégout lui déformait le visage.

– « Laisse-moi tranquille ! » répondit Monsieur Trajer. Mais le manque de conviction dans sa voix trahissait un désarroi. Il se tourna vers moi et me dit, l’air contrit et résigné, implorant ma compréhension : 

– « Je sais bien que c’est un poison. Je voudrais m’arrêter mais je n’y arrive pas. » 

Ce n’était que le début. 

Il était inévitable que nous en venions à la politique. Un journal yiddish était posé devant lui, à côté de sa tasse de thé. Je lui demandai de quel journal il s’agissait. Il le saisit d’une main et me le montra : 

– « C’est le Forverts. Un bon journal. Progressiste. Mais rien à voir avec la Naïe Press ! » 

Marlon Brando “lisant” le Forvert sur le set de “Guys & Dolls” en 1955. (Crédit photo : Phil Stern)

Malgré ses douze années passées aux USA, il n’avait pas renié son engagement, ses convictions étaient demeurées intactes. Il était toujours socialiste, sinon communiste. Il m’expliqua qu’en Amérique ce n’était pas comme en France, que les syndicats étaient aux mains de la maffia, qu’il ne fallait pas attendre grand-chose de la classe ouvrière, que les ouvriers étaient aliénés sans conscience politique. Bien qu’il me parlât en français, je percevais dans sa voix, dans son ton changeant, ses inflexions, son rythme saccadé, une mélopée familière, celle du yiddish qui n’est pas parlé mais scandé et martelé lors d’une discussion politique.

Jeannot contredit son père avec insolence. Le sourire ironique à la commissure des lèvres, il déclara le marxisme un tissu d’âneries qu’il était temps d’oublier. C’en était trop pour son père qui s’écria : 

– « Comment mon fils peut-il dire des choses pareilles ? Des choses aussi idiotes ? » L’amertume lui raclait le fond de la gorge mais Jeannot insista :

– « Les communistes et les socialistes sont des menteurs. Ce sont eux les pires exploiteurs. Regarde donc ce qui se passe en Russie. »

Le regard de Monsieur Trajer s’assombrit encore et il martela, les yeux noirs de colère :

– « Il croit qu’il sait, mais il sait rien du tout ! Il n’a pas de culture politique ! Il connait rien à l’histoire ! Rien du tout ! comme tous les américains ! C’est un idiot ! On lui a lavé le cerveau ! 

Et puis brusquement, Monsieur Trajer s’adoucit et sembla même au bord des larmes. Il ajouta :

Comment une chose pareille a pu arriver ?! Dis-moi Jean-Jacques ! » 

Comme on peut l’imaginer, j’étais plutôt gêné. On ne s’était pas vus depuis douze ans et à peine débarqué, je me trouvais plongé dans ce psychodrame familial. D’autant plus qu’il m’arrivait à moi aussi de m’engueuler avec mon père. Je savais de quoi il retournait. Nous ne nous engueulions pas pour les mêmes motifs mais le résultat était le même. Ce dont j’étais témoin à Brooklyn dans l’appartement des Trajer, était par trop semblable à des scènes qui s’étaient produites dans le giron familial à Paris, et que je vivais mal. 

Monsieur Trajer finit quand même par se calmer et ajouta encore :

– « Il y a quand même une chose pour laquelle il a raison Jeannot, il faut le reconnaître. C’est pour le tabac. Mais je ne peux plus rien y faire. C’est trop tard. » 

Jeannot a ensuite téléphoné à sa mère. Il lui a parlé un moment, puis m’a passé le combiné. Elle voulait, elle aussi, avoir des nouvelles de ma famille, mais pas tout à fait les mêmes que Monsieur Trajer. 

– « Comment vont tes parents ? Et Rosette ? J’ai entendu dire qu’elle avait divorcé. Qu’est-ce qui n’allait pas avec son mari ? C’était un médecin. Et elle a épousé un professeur de lycée à la place ? Mais pourquoi ? Elle est plus heureuse maintenant ? Tonia ! Elle doit être contente Tonia ! Oy ! A brokh ! Les enfants des fois on ne sait pas ce qui leur passe dans la tête ! Vous faites des choses et vous vous en fichez complètement de ce que ça peut faire à vos parents ! 

– « Oui … Vous savez … » Je balbutiais quelques mots, mais avant que je n’aie pu dire quoi que ce soit elle m’interrompit et changea brusquement le sujet de notre conversation :  

– « Tu sais … C’est magnifique ici ! Il faudrait que tu viennes ! » Elle m’expliqua qu’elle connaissait le patron de l’hôtel où elle logeait pendant que Roger travaillait comme serveur. Elle allait lui demander s’il voulait bien m’embaucher pour que je puisse les rejoindre. Puis, elle me dit doucement :

– « Il t’a dit Jeannot ? Simon, il est très malade … Tu sais, ça va mal. »

J’ai parlé avec Roger. C’était lui mon copain à Paris. Jeannot était le copain de ma sœur. On s’est dit que ce serait vraiment chouette si je pouvais moi aussi venir travailler à l’hotel. Il m’a expliqué qu’ils étaient dans une petite ville de vacances située dans les Catskills. Il m’a aussi rappelé la cicatrice qu’il avait sur le front et dont j’étais responsable. Il était venu me voir le jeudi après-midi juste avant leur départ en Amérique. On s’était battu. Il s’était cogné la tête sur le coin d’un meuble qui longeait mon lit et s’était ouvert le cuir chevelu. Il avait saigné à grands flots et on lui avait mis un gros bandage autour de la tête qu’il portait encore lorsqu’il a débarqué à New-York. Ça nous a fait rigoler d’y repenser. 

J’ai dit aurevoir à Monsieur Trajer et nous sommes partis chez Jeannot sur le champ pour déposer ma valise. Il louait un appartement au rez-de-chaussée d’une maison en bois, entourée d’un jardin dans un quartier plus résidentiel de Brooklyn. Dans l’entrée de la maison, nous avons croisé la propriétaire qui habitait au premier étage. Jeannot m’a présenté et il lui a expliqué que j’allais séjourner quelques jours dans la maison. Elle m’a regardé souriante :

– Ow ! A friend from France ! That’s nice. Welcome John-Jack !

Nous ne sommes restés que quelques minutes. Il m’a fait visiter, montré la salle de bain, le salon, le canapé-lit où j’allais dormir, et nous sommes illico presto repartis aller passer la soirée à Manhattan. 

Il a d’abord fallu prendre un autobus qui a parcouru les avenues infinies et traversé des quartiers indifférenciés, des zones neutres sans identité où l’on ne s’arrête jamais, où l’on pourrait se perdre et disparaître. Puis, nous avons attrapé la ligne D du métro. Elle traverse Brooklyn en surface, rejoint Manhattan par un pont surplombant East-River, s’enterre sous la ville en direction du nord, et finit quelque part dans le Bronx. Le trajet était interminable. Nous étions debout au milieu du wagon. Le train s’arrêtait à chaque station, sa progression était lente, difficile. Une procession monotone, station après station, toutes quasi-identiques sauf le numéro des rues ou des avenues : Avenue D, Avenue E, Avenue F, 23rd Street, 25th Street, 31st Street … 

Le métro surplombait une avenue qui défilait sous mes yeux mais je ne prêtais plus attention au paysage. J’avais l’impression que le wagon flottait au-dessus de Brooklyn. J’ai soudain pensé aux derniers jours que j’avais passé à Paris avant mon départ. Je sortais d’une histoire douloureuse. Je m’étais fait largué par ma petite amie. Elle m’avait annoncé froidement un soir qu’on mangeait au restaurant qu’elle avait rencontré quelqu’un. Quelqu’un de plus stable, moins dépressif, qui offrait des perspectives plus claires. C’était dur à encaisser. J’avais reçu ça comme un coup de massue. Mon amour-propre en avait souffert. Je me suis aussi demandé pourquoi j’étais venu dans ce pays qui concentrait en lui tout ce que je pouvais critiquer. Pourquoi n’étais-je pas parti en Afghanistan avec Nadine et Frédéric ? (Cela peut sembler curieux aujourd’hui mais à l’époque on pouvait aller en vacances en Afghanistan et nombreux furent ceux qui en prirent le chemin). Ils me l’avaient proposé et avaient même insisté. Je les avais rencontrés à la fac. On avait participé plusieurs fois aux mêmes manifestations et on était devenus amis. On traînait ensemble la nuit. On fumait des joints en écoutant de la musique. Frédéric s’était acheté une immense mappemonde qu’il avait placardée au mur, dans l’entrée de son appartement. On passait des heures devant, défoncés, à imaginer les voyages qu’on ferait. On discutait des parcours qu’on emprunterait. L’été précédent, on était allés au Maroc tous les trois avec la vieille Fiat 600 de Nadine. Ça s’était bien passé. On s’entendait bien tous les trois et c’était tentant de repartir avec eux, mais j’avais fini par dire non. 

Manhattan

J’ai enfin aperçu Manhattan qui apparaissait comme un mirage dans le lointain, sa silhouette grise déchirait un ciel toujours illuminé par le soleil qui descendait sur l’horizon, à l’ouest. Je fus immédiatement hypnotisé par cette image. Je ne pouvais plus en détourner mon regard.  Elle grossissait constamment au fur et à mesure que nous nous rapprochions jusqu’à envahir tout mon champ visuel, lorsque nous fûmes engagés sur le pont au-dessus de la rivière. Tout à coup, les tours étaient là, si proches et si immenses que j’avais l’impression de pouvoir les toucher avec ma main. Elles avaient chacune une forme caractéristique que l’on reconnaissait et qui leur conférait une personnalité propre, se détachant derrière l’enchevêtrement d’entrepôts et de bâtiments quelconques formant le premier rang en bordure de la rivière. 

Le soleil était maintenant un gros ballon rouge qui se posait doucement derrière Manhattan, sur le New-Jersey. Bientôt, il disparut et il ne resta plus que quelques lueurs rougeâtres dans le ciel. Tout fut pris dans une pénombre et le temps parut suspendu. Avant qu’elles ne s’allument et commencent à scintiller, les tours étaient devenues des ombres grises gigantesques. Elles me faisaient penser à des fantômes géants qui se réveillaient et s’apprêtaient à errer dans la nuit. Mais l’instant fut bref. Je fus brutalement extirpé de mon songe par un énorme fracas. Nous avions traversé la rivière et le train s’engouffrait sous la ville en rugissant dans le tunnel.

New-York ne ressemblait à aucune autre ville que j’eusse connue auparavant. Le dépaysement était complet et j’allais y perdre mes repères. Le contact avec un monde renfermant quelque chose d’inassimilable qui rend l’Amérique magnétique était brutal. Il n’y avait pas de sas intermédiaire pour m’accoutumer. Prendre le métro le premier jour, c’était comme se faire baptiser d’emblée, sans prêtre pour te donner la bénédiction. Il était dans un état difficilement imaginable pour la ville-phare des États-Unis, la ville la plus célèbre du monde. On était saisi par une sorte d’effroi mêlé d’incrédulité. À l’extérieur, les wagons étaient recouverts d’énormes graffitis composés de dessins et de lettres aux formes bizarres, laissant penser qu’ils avaient été peints par les artistes d’un peuple extra-terrestre qui aurait envahi les bas-fonds. A l’intérieur, on était abasourdi par le bruit d’essieux grinçants et stridents qui suggéraient les cris d’un monstre de métal agonisant. Les embardées violentes des wagons faisaient craindre à tout moment que les fixations ne lâchent et qu’ils ne se détachent. Les sièges et les parois avaient été revêtus de matériaux bleus et oranges. Des chercheurs chevronnés, spécialistes du comportement, avaient dû conseiller l’utilisation de ces couleurs après que des expériences scientifiques, faites sur des rats, aient démontré leur influence apaisante, mais à présent, ils étaient déchirés et lacérés suite à des actes évidents de vandalisme. Comme l’extérieur, l’intérieur des wagons étaient recouverts de très nombreux graffitis. Ils formaient des motifs colorés, denses, se chevauchant dans le désordre, qu’il était difficile de trouver beaux, mais d’où, à la longue, se dégageait une esthétique indéfinissable, attrayante et fascinante. Nous étions debout au milieu d’une foule hétéroclite. Pour ne pas perdre l’équilibre, je m’accrochais tant bien que mal à la barre métallique suspendue au plafond, tout en jetant des coups d’œil furtifs sur les côtés. Sur la droite un type était assis. Il somnolait le buste penché en avant, les bras croisés, la tête flottant dans le vide au-dessus de ses genoux. Son corps secoué par les saccades du wagon était pris de mouvements erratiques qui laissaient craindre qu’il ne perde l’équilibre et tombe sur le sol.  A plusieurs reprises, il fut sur le point de basculer définitivement, mais au dernier moment, probablement alerté par l’instinct qui surgit des tréfonds de l’être lorsque survient le danger, il se ressaisissait dans un sursaut salvateur qui lui permettait d’éviter de sombrer. Il tressautait en ouvrant les yeux à demi, réussissait à se redresser et à trouver un semblant d’équilibre. Cet homme devait avoir une quarantaine d’années. Son visage exprimait un air un tantinet poupin bien qu’il soit mal rasé et montrait prématurément quelques rides profondes. Il était blond aux yeux bleus, une sorte de Robert Redford sorti d’on ne sait où. Il portait un costume en toile légère beige et une chemise blanche à grands carreaux bleus, des vêtements défraîchis qu’il n’avait visiblement pas changés depuis plusieurs jours. Les avaient-ils seulement enlevés pour dormir ? Il y avait malgré tout en lui une sorte d’élégance délabrée qui rappelait un joueur professionnel dont la chance aurait tourné et qui traverserait une mauvaise passe, comme ces personnages de westerns : tombés en déchéance, il leur reste malgré tout quelque chose d’une grâce chevaleresque qui leur permettra de se rétablir et de reconquérir la femme qu’ils ont perdue. Celui-là s’en sortirait-il ? On pouvait en douter. Un peu plus loin, une femme mangeait un sandwich. Elle était maigre, sèche et raide. Elle avait le visage émacié, terni par une vie qu’on pouvait imaginer âpre et dans laquelle la douceur et l’amour étaient exclus. Elle était habillée pauvrement mais ce n’était pas une clocharde. Quel métier pouvait-elle exercer, de quoi vivait-elle, où habitait-elle ? Elle se tenait là, la figure inexpressive, impavide, absente, son sandwich dans la main dans lequel elle mordait avec empressement et voracité ; elle semblait plus motivée par un désir de s’accaparer quelque chose qu’on ne pourrait plus lui reprendre que par la faim.  Le wagon baignait dans une lumière crue, sans éclat, qui atténuait le relief des choses et dans laquelle l’espace semblait perdre sa profondeur. Je croyais ces images tout droit sorties d’un tableau réaliste qu’aurait peint Hopper. La lumière s’y absorbait sans se réfléchir de sorte que les personnages prenaient une pesanteur qui les figeait dans l’instant. Je n’étais pas étonné tant mon regard était saturé de toutes les images que l’Amérique nous renvoie d’elle-même.  Dès l’approche de l’avion, avant d’atterrir à l’aéroport, alors que je regardais par le hublot les villes que nous survolions et que je voyais toutes les maisons rectangulaires identiques, posées au milieu de leurs pelouses, alignées le long d’avenues que parcouraient de grosses voitures, j’avais eu le sentiment d’entrer dans un film. Du coup, le plus étonnant fut, dans un deuxième temps, de constater qu’il y avait en réalité dans ce métro des gens familiers qui semblaient mener une vie ordinaire. Ces deux femmes à notre gauche me faisaient penser à des vendeuses dans un grand magasin. Elles devaient rentrer du travail et commentaient manifestement un événement qu’elles avaient vécu ensemble dans la journée. Cette jeune femme et son compagnon, un peu plus loin, dont la conversation était entrecoupée de rires, échangeaient des sourires pleins de promesses. Il y avait aussi cet homme dans la trentaine ; il portait une combinaison en toile épaisse bleue foncée et de grosses chaussures de chantier ; il nous adressa la parole lorsqu’il entendît que nous parlions français. C’était un plombier qui lui aussi rentrait du travail. Il était sympathique, ouvert, heureux de nous parler. Tous ces gens étaient assurément bien vivants et n’avaient rien d’extraordinaire, ni de menaçant. Ils ressemblaient à ceux que l’on voit dans le métro à Paris, mis à part une tenue vestimentaire moins homogène, plus relâchée, ce qui se comprend facilement si l’on a un tant soit peu éprouvé le climat américain, spécialement à New-York.

Greenwich Village

Greenwich Village

Nous sommes arrivés à Washington Square. A l’époque, Greenwich Village était encore, pour pas très longtemps, le lieu de rendez-vous de marginaux, d’artistes, d’étudiants, de hippies, de beatniks, qui voulaient tous échapper à la monotonie et à l’ennui du quotidien, vivre une existence qui ait du sens, différente de la vie artificielle et absurde des classes moyennes dont le seul rêve était de s’adonner aux sots plaisirs de la société de consommation et de toujours plus s’embourgeoiser. La nuit était tombée. Une nuit d’été. L’air était dense, consistant, on pouvait se laisser flotter dessus et glisser. C’était la fête. Une foule animée avançait lentement et se répandait partout, comme un raz-de-marée inéluctable, recouvrant la surface du parc et des rues avoisinantes. Des attroupements se formaient autour des joueurs de guitare ou d’artistes en tous genres. Les gens communiaient, frappaient des mains, riaient, applaudissaient. On entendait des cris, des clameurs saluant la performance d’un jongleur ou d’un acrobate. 

Les terrasses des cafés étaient bondées. Nous avancions doucement sur les trottoirs et nous laissions porter. Parfois la foule était si dense qu’elle ne pouvait plus avancer. Nous étions immobilisés. Il fallait résister pour ne pas être emportés par le flot adverse de ceux qui voulaient aller dans le sens opposé. L’époque était vraiment différente. Pas de distanciation sociale. Personne n’aurait compris. Plutôt que se distancier, on voulait se rapprocher, se coller les uns aux autres. Pourtant, entre 1968 et 1970, une épidémie de grippe avait fait un million de morts. Qui s’en souvient ? Je ne peux même pas dire qu’on s’en fichait. On ne l’avait pas remarquée. C’était un non-événement. On avait l’esprit ailleurs. On voulait changer le monde. On manifestait contre la guerre, le nationalisme. Un vent de liberté soufflait. L’ordre établi vacillait. La famille, la morale sexuelle, le travail, l’une après l’autre toutes les valeurs qui formaient le socle de la société étaient mises en cause. Cela s’appelait la « contre-culture ». Elle avait pris une ampleur exceptionnelle en Amérique. C’était une grande fête, un rêve éveillé. Personne n’imaginait ce qui allait suivre. Surtout pas moi …

Nous avons dérivé au hasard en nous écartant du parc, dans des rues où Il y avait moins de monde.  Dans Bleecker Street, un trio de musiciens jouait du jazz devant un vieil immeuble en petites briques rouges. Les passants s’arrêtaient, beaucoup s’attardaient pour écouter, certains s’étaient même installés sur les marches du perron qui donnait accès à l’immeuble et restaient assis là un long moment. Le saxophoniste, le trompettiste et le contrebassiste délivraient une musique surprenante. C’était même assez incroyable d’entendre d’aussi bons musiciens jouer sur le trottoir. Nous aussi nous sommes restés. J’avais vingt ans, j’étais à New-York, j’écoutais du jazz dans la rue, je n’avais pas sommeil. A Paris, il était trois heures du matin, tout le monde devait dormir. J’ai repensé à mon départ dans la matinée. Ma mère était restée à l’atelier mais avait incité mon père à m’emmener à Orly en voiture. Il m’avait accompagné. Les séparations familiales étaient toujours un peu difficiles. Mes parents n’avaient jamais revu les leurs après leur départ de Pologne. Dans le grand hall d’Orly-sud, au milieu de la cohue, il avait pris un air solennel et m’avait donné quelques recommandations. Il m’avait demandé de leur donner régulièrement de mes nouvelles. Rien que de très normal mais j’avais beaucoup de mal à écouter mon père. Je sentais quelque chose de très lourd qui planait sur moi.            

Chacun leur tour les musiciens se lançaient dans un solo. C’était une quête, une progression irrégulière au cours de laquelle ils semblaient avancer, reculer ou prendre des chemins de traverse. Ils cherchaient, en variant sa composition au hasard, à créer une harmonie et atteindre une forme d’extase musicale. Les variations n’étaient parfois que de petites mutations, un ajout ou une inversion de notes, que le musicien répétait à plusieurs reprises pour voir où cela l’amenait, mais il lui arrivait aussi de procéder à un changement plus important de la mélodie, un changement brusque du tempo ou de l’accord sur lequel il jouait. Il semblait alors perdu, désorienté ; il lui fallait recommencer à composer un agencement de sons par tâtonnements successifs. L’auditoire communiait et partageait chaque instant. Ce petit espace sur le trottoir s’était détaché du reste du monde. Les lois habituelles de la physique qui règlent sa marche n’y avaient plus cours. Elles étaient remplacées par celles de la musique. Il y avait là quelque chose de mystérieux ; le musicien perdait le contrôle de son instrument ; il était subjugué par la musique qu’il avait lui-même créée ; il semblait lui courir après jusqu’à ce qu’elle atteigne un point culminant où tout semblait suspendu ; la tension accumulée se relâchait alors ; les trois musiciens jubilaient et recommençaient à jouer ensemble avec encore plus d’entrain, dans une ivresse que le public partageait.

Jeannot était prolixe. Il parlait facilement avec n’importe qui dans n’importe quelle situation sans se soucier des apparences. Moi j’étais beaucoup trop mal dans ma peau pour le faire. Il bavardait partout avec tout le monde. Les échanges ne duraient que quelques instants ou se prolongeaient plus longuement par une conversation plus élaborée. Il s’était lancé dans une discussion, à laquelle je m’étais empressé de me joindre, avec les deux types qui se trouvaient à côté de nous. C’était deux noirs de Harlem. J’éprouvai naïvement pour eux une sympathie spontanée mêlée d’admiration. Des noirs de Harlem avec qui j’écoutais du jazz dans la rue !  Nous avons parlé longtemps. Par la suite je les ai revus plusieurs fois au Village, ainsi que plusieurs personnages rencontrés cette nuit-là et les jours qui ont suivi. Des personnages restés dans ma mémoire mais dont le temps commence à flouter les contours. L’un des deux était grand et fort de sa personne, jovial, exubérant. Il devait avoir dans les quarante-cinq ou cinquante ans. L’autre était plus menu et de tempérament réservé. Je me souviens de deux choses dont nous avons discutées. A l’époque on parlait beaucoup de la délinquance qui sévissait dans la ville et du danger qui y régnait. Le quartier de Harlem était considéré comme une zone interdite aux blancs. On disait même que les chauffeurs de taxi refusaient de s’y rendre. Ils nous expliquèrent que c’était faux, que c’était exagéré et ils nous proposèrent de nous y emmener. Nous avons également parlé musique. Nous partagions le même engouement pour ce que nous entendions. Porté par mon enthousiasme, un rien exalté, j’ai fait étalage de mon savoir en matière de jazz, avec le désir de montrer que ma présence n’était pas accidentelle. En déclarant mon admiration pour tous ces jazzmen noirs peu connus du grand public, je croyais leur faire plaisir et les séduire. Sonny Rollins, Pharoah Sanders, Dollar Brand, Keith Jarret, Charlie Haden … Toute ma collection de disques y est passée. Mais, cela n’a pas produit l’effet escompté. Le plus réservé des deux s’est brusquement renfrogné et lancé dans un discours qui a pris une tournure agressive. Il me demanda pourquoi est-ce que je leur racontais tout ça ? Il trouvait cela louche. Comment se faisait-il qu’un français tout juste débarqué connût tous ces noms de musiciens noirs que les américains connaissaient à peine ? Où est-ce que je voulais en venir ? Il parlait sans m’adresser directement la parole, sur un ton soutenu, rythmé, saccadé, à la limite de l’imprécation. J’en restai coi. Il était très énervé et il fallut l’intervention de l’autre pour qu’il se calme. Il le raisonna, lui dit que j’aimais le jazz et qu’il n’y avait là rien d’anormal …

C’est après cet incident, dans la deuxième partie de la nuit, que les choses ont pris un tour encore plus étonnant. Je crois bien que personne n’en a encore jamais parlé. Nous sommes allés au « Mercer Arts Center ». Il se trouvait dans un immeuble de Mercer Street qui donnait aussi sur Broadway. Il avait abrité un hôtel de luxe au 19ème siècle, puis, comme beaucoup des vieux immeubles de Manhattan dans ces années-là, il s’était délabré jusqu’à ce qu’il soit réhabilité et transformé en complexe culturel comportant plusieurs salles de concert et de théâtre. C’était alors devenu un lieu emblématique de la scène culturelle alternative. A l’époque personne ne pouvait soupçonner que ce type de réhabilitation précédait une gentrification massive, non seulement de Manhattan, mais de toutes les villes du monde, un phénomène qui n’accompagnerait pas le développement d’une contre-culture mais d’une nouvelle forme de décrépitude conduisant à un nouveau conformisme : la stéréotypie de l’esprit de révolte et la caricature de nos désirs d’utopie. Le Mercer y a échappé de manière tragique. Le building s’est effondré en 1973 faisant quatre morts. Cette catastrophe n’est pas anodine. Elle est le symbole d’un autre effondrement, celui de nos illusions, qui n’a pas tardé à se produire et de l’impasse où nous fumes alors nombreux à nous retrouver confinés

The New York Dolls se produisaient régulièrement le mardi soir dans la salle Oscar Wilde du Mercer Arts Center

Cette catastrophe n’est pas anodine…

Ni Jeannot ni moi n’avions jamais entendu parler du Mercer. L’un des deux types avec qui nous avions discuté nous avait dit que Charlie Mingus devait s’y produire ce soir-là et comme il se trouvait à trois ou quatre blocks seulement de l’endroit où nous étions c’était très facile d’y aller. Décidément le hasard fait bien les choses, la chance me souriait. Nous avons descendu Bleecker jusqu’à Mercer Street, dans laquelle nous avons tourné à gauche. Au croisement des deux rues il y avait, légèrement sur la droite, un type tapis dans l’ombre dont je ne distinguai pas le visage. Il se peut qu’il y ait eu plusieurs autres personnes derrière lui, des ombres indistinctes. Sur le coup je n’y ai pas fait attention. Il leva le bras et agita la main furtivement. 

Le film des événements qui ont suivi au Mercer se projette toujours de manière assez précise sur l’écran de ma mémoire. Le concert se tenait dans une salle pas très grande au rez-de-chaussée à droite du hall d’entrée. Elle devait être remplie aux trois-quarts.  Nous nous sommes installés et avons attendu un moment. Une clameur mêlée de quelques applaudissements se propagea dans le public. Mingus était arrivé. Il avait déjà pas mal de retard. Il est passé tout près de moi en traversant la salle dans l’allée centrale mais il ne m’a pas reconnu. Il marmonnait avec les musiciens qui l’accompagnaient. Ils se sont installés sur l’estrade et ont commencé à tirer quelques notes de leurs instruments pour les accorder. Cela a duré encore un assez long moment, puis Mingus a délaissé sa contrebasse en maugréant, est descendu de l’estrade et a retraversé la salle en sens inverse. Il est à nouveau passé tout près de moi mais ne m’a pas plus reconnu. Ses musiciens lui ont emboité le pas après quelques instants. Nous sommes restés décontenancés, sans comprendre ce qu’il se passait, jusqu’à ce qu’une jeune femme monte sur l’estrade et nous explique, gênée, que Mingus était un génie et que comme tous les génies il avait ses humeurs, et que ce soir il était pour une raison obscure de mauvaise humeur, et en manque d’inspiration pour jouer, et qu’il était donc parti … Elle s’excusa et nous informa qu’évidemment nous serions dûment remboursés. Lorsque ce fut notre tour de passer devant la petite table qui faisait office de guichet à l’entrée de la salle, la jeune femme nous dit en nous rendant notre fric qu’un groupe de rock se produisait au troisième étage, et qu’on pouvait très bien y aller à la place du concert de Mingus, même si évidemment ce n’était pas tout à fait la même chose … Il fallait aimer le rock … 

Des cultures très différentes se côtoyaient au Mercer ; elles se juxtaposaient dans des salles différentes. Sans fusionner, mais sans se fermer non plus, les gens étaient tolérants, éclectiques, ouverts à des expériences différentes. Nous sommes montés au troisième étage. Le palier était très large, éclairé par une demi-sphère suspendue, faite d’un anneau en cuivre d’où pendaient des chaînes de perles de verre étincelantes à la lumière et qui se rejoignaient au pôle inférieur. Un bar avait été installé dans le renfoncement opposé aux escaliers, ainsi que deux vieux canapés et des fauteuils usés adossés aux murs. Sur l’un d’entre eux était apposé un poster de King Kong montrant les poings au sommet de l’Empire State Building, sur l’autre, un grand miroir dans un cadre doré. En ouvrant la porte de la salle où le concert avait lieu, on découvrait soudainement un monde parallèle, un monde insoupçonné dont les passants dans la rue en bas étaient à mille lieues d’imaginer l’existence. La salle était plutôt ordinaire. C’était un espace relativement grand de forme rectangulaire où il n’y avait pas de sièges. Le parquet était fait de petites lattes étroites en bois clair, presque blanc. Les murs nus, dépourvus de décoration, étaient recouverts d’une vieille peinture de couleur verdâtre, morne, conférant au lieu un aspect sinistre renforcé par la pénombre qui régnait partout, sauf à une extrémité éclairée par des spots lumineux, là où se trouvait l’orchestre. Le spectacle était dans la salle autant que sur la scène, bien qu’à proprement parler il n’y en eût pas. L’orchestre jouait à même le sol, les spectateurs pas très nombreux, peut-être deux cent, étaient regroupés debout face aux musiciens dans la déflagration des décibels qui sortait des haut-parleurs. Le reste de la salle était vide. Les pionniers du punk et du glam, des types et des typesses bizarroïdes et festifs, aux tenues vestimentaires extravagantes, lourdement maquillés, affichant une sexualité équivoque et un mauvais goût recherché comme une forme esthétique élevée étaient là. Ils dansaient en agitant leurs corps en saccades et communiaient dans l’ironie et la dérision.

Nous nous sommes approchés de l’orchestre et sommes restés un moment à écouter. Est-ce à ce moment que ma crise de personnalité a commencé ? Les New-York Dolls étaient encore quasiment inconnus à l’époque. Par la suite, ils ont obtenu un peu de notoriété dans les cercles punk, mais n’ont jamais connu la lumière. Pourtant qu’est-ce qu’ils étaient bons ! Leur musique était une incitation à la dissidence, à la subversion, elle sécrétait une rage dissolvante, vous prenait par les tripes et vous possédait corps et âme. Rien à voir avec les minauderies débiles des Rolling Stones. En comparaison, Mick Jagger n’est qu’un petit mystificateur qui a transformé des musiques de révolte en soupe fade et insipide à usage commercial. 

Nous sommes allés au bar. Nous détonnions plutôt au milieu de cette faune, Jeannot et moi. Malgré l’époque qui avait imposé le jean et les cheveux longs, Jeannot s’habillait de manière classique. Il portait un pantalon de toile beige et un blazer bleu à boutons argentés sur une chemise Lacoste. Il était rasé de près, cheveux courts et bien peignés. Les lunettes rectangulaires à monture en métal finissaient de lui donner un air net et sérieux. De mon côté, j’avais adopté le jean mais j’avais un problème avec les cheveux. Il m’était difficile de les laisser pousser car ils frisaient. Ils n’étaient pas crépus, ce qui m’aurait permis d’avoir une coupe afro à la Jimmy Hendrix, mais bouclés, ce qui les rendait, lorsqu’ils dépassaient un certain volume, difficilement manipulables et réfractaires à un arrangement qui eût pu leur donner une forme acceptable, compatible avec les canons de beauté en vigueur. Un stade intermédiaire me satisfaisait cependant quand, sans être trop longs, ils bouclaient de manière raisonnable et me donnait un côté intellectuel que les femmes appréciaient à cette époque. Mais ce stade était bref car la pousse se poursuivant, très vite mes cheveux s’échappaient et prenaient un aspect anarchique qui désespérait ma mère. J’allais donc régulièrement chez le coiffeur, ce qui avait été le cas juste avant mon départ.  Du coup, nous étions un peu décalés dans cet environnement, nous-même objet d’attention, de regards étonnés. Ce n’était pas cela qui aurait pu gêner Jeannot. Sans se poser de question, il avait rapidement engagé la conversation avec deux typesses. Elles étaient mignonnes ces deux américaines, une blonde, robe à paillettes brillantes et une brune, portant une longue veste très ample tombante qui faisait aussi office de mini-jupe et des chaussures noires brillantes à gros talons carrés. Toutes deux outrageusement maquillées, elles avaient les yeux peints en noir, immenses, et les lèvres recouvertes d’une couche épaisse d’un rouge virant sur le violet. 

Je me mêlais à la conversation en baragouinant tant bien que mal. Cela les amusait visiblement de flirter avec deux français sortis d’on ne sait où, avec un accent et une touche pas possibles. Nous avons bu plusieurs cocktails, les joints circulaient, passaient de main en main comme une hostie sacrée. Le concert continuait dans la salle à côté. On entendait encore la musique, atténuée, lointaine, mais si la porte s’ouvrait, elle s’engouffrait à nouveau brusquement dans le bar, rugissante comme une bourrasque. Il fallait alors se taire quelques instants, le temps que la porte se referme. La brune me tendit un verre que je bus avec délectation comme un calice.  Un large sourire illumina son visage. Ses yeux brillaient. Nous étions maintenant assis sur l’un des canapés et continuions de bavasser, nos deux visages très proches l’un de l’autre. Nos lèvres s’effleuraient. 

Une déesse venue sur terre pour me dévoiler le secret de l’Amour. 

Je scrutais chaque détail de son visage. Je me demandai si elle n’était pas une déesse venue sur terre pour me dévoiler le secret de l’Amour. Elle me lança un regard rieur. Je me vis dans le miroir sur le mur opposé, je crus que quelqu’un nous observait. Mes pensées s’embrouillèrent. J’éprouvai soudainement un sentiment de dépaysement, d’étrangeté, de perdition. Je ne savais plus où j’étais, ni comment j’y étais arrivé. La brune continuait de me sourire mais son visage s’éloignait dans un tunnel, flottant comme dans un rêve. Je me retournai, Jeannot et la blonde étaient en train de se rouler des pelles, vautrés sur l’autre canapé. J’avais besoin de sortir prendre l’air, retrouver mes esprits. Je me levai et pris l’escalier. Il était sans fin. Les marches se surajoutaient les unes aux autres au fur et à mesure que je descendais. Au bout d’un temps qui sembla infini j’atteignis le hall du rez-de-chaussée. Passant devant la salle où Mingus devait jouer plus tôt, je retrouvai une partie du fil des événements qui s’étaient déroulés depuis mon départ de Paris. Je revis, comme les images en noir et blanc d’un film muet, le visage de mon père qui me parlait dans le hall d’Orly, la silhouette grise de Manhattan de l’autre côté d’East-River, la foule se déversant dans le parc, les musiciens de jazz. Je fus rassuré de retrouver ainsi une intuition du temps. Quelle heure pouvait-il être d’ailleurs ? Minuit ? Une heure ? Dans la rue, l’air était encore chaud et humide mais il produisit sur moi une impression de fraîcheur apaisante. Sur le trottoir d’en face j’aperçus à nouveau le type au visage indistinct que j’avais vu au coin de Bleecker Street. Il se tenait immobile sous un escalier métallique qui descendait de la façade d’un l’immeuble. Il me fit encore un petit signe. Peut-être souriait-il. Je levais les yeux au ciel. Il se découpait comme un ruban bleu sombre entre les toits de vieux immeubles, inégalement éclairés par la lumière des réverbères. Les couleurs étaient saturées et scintillaient doucement. Comme une incitation, trois grands cormorans volaient en direction du sud. Je courus à leur suite dans Mercer Street, mais ils disparurent bientôt de mon champ de vision. A la place, une énorme masse noire avançait à ma rencontre au milieu de la chaussée. C’était King Kong. Il portait Fay Wray sur son dos. Elle l’enlaçait et l’embrassait tendrement sur la joue mais, quand ils passèrent à ma hauteur, je vis qu’il pleurait. J’étais immobile sur le trottoir à les regarder et mon visage s’inonda aussi de larmes. Je détournai mon regard et vis une longue voiture grise et bleue frappée d’une grande étoile sur la portière qui les poursuivait. La voiture freina brusquement et s’immobilisa devant moi. Il y avait deux flics à l’intérieur. Ils me demandèrent quelque chose mais je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. Ils braquèrent leur torche sur mon visage. La lumière m’aveugla violemment et je dus me couvrir les yeux avec les mains. Ils échangèrent quelques mots et éclatèrent de rire en me regardant. Je ne comprenais toujours pas ce qu’ils me voulaient. Quelque chose, dont j’étais visiblement la cause les amusait car ils continuaient de rire. Après un temps qui me parut très long, à mon grand soulagement, ils repartirent enfin, brusquement, sirène hurlante et gyrophare rouge sur le toit tournoyant comme un papillon de nuit.

Moi aussi je suis parti dans la nuit, errer seul dans la ville. Marcher me rassénérait et m’aidait à reprendre mes esprits. J’ai parcouru Soho et Tribeca. Les tours du World Trade Center encore en construction dominaient déjà toute la ville. Elles disparaissaient un moment, cachées par l’immeuble que je longeais, mais réapparaissaient aussitôt que la vue se dégageait au coin des rues ou entre deux immeubles. Plantées comme deux gigantesques monolithes, elles surplombaient tous les autres buildings réduits en comparaison à n’être que des nains minuscules. Le hasard qui guidait mes pas dans les rues désertées m’amena, après de longs détours, au bord de l’Hudson River. De l’autre côté de West Avenue, il y avait de vieux docks à l’abandon. J’ai poussé une vieille porte rouillée qui n’était pas cadenassée et me suis faufilé entre deux entrepôts vides dont les portes et les fenêtres avaient disparu depuis longtemps. Je suis monté sur un vieil appontement où les bateaux devaient accoster dans le temps, apportant tout ce dont la ville avait besoin, et j’ai marché sur les poutres en bois. L’eau murmurait sous mes pas. Je suis allé tout au bout et me suis assis à même le sol face à la rivière, les pieds flottant dans le vide au-dessus de l’Hudson, les yeux grands ouverts, le regard figé sur les lumières du New-Jersey. Derrière moi, s’élevaient les échos de la ville. Me sont alors revenues à l’esprit les dernières lignes de « Sur la route », celles qu’au soleil couchant, adossés contre le mur de la maison à Louesme, nous avons depuis, ma fille et moi, relues si souvent : 

« So in America when the sun goes down and I sit on the old broken-down Pier watching the long, long skies over New Jersey and sense all that raw land that rolls in one unbelievable huge bulge over to the west coast, and all of that road going, all the people dreaming in the immensity of it …”  

Cette immense étendue de terre chantée par Kerouac, avec ses millions de gens qui rêvent, s’étalait devant moi jusqu’au bord du Pacifique, mais je n’avais toujours pas sommeil, mon voyage ne faisait que commencer, dans quelques jours, moi aussi je partirais vers l’ouest …

So in America ultima modifica: 2021-11-02T11:00:00+01:00 da JEAN-JACQUES KUPIEC

VAI AL PROSSIMO ARTICOLO:

POTREBBE INTERESSARTI ANCHE:

Lascia un commento

sostieni ytali.com

la sua indipendenza dipende da te

YTALI.COM È UNA RIVISTA GRATUITA E INDIPENDENTE. NON HA FINANZIATORI E VIVE GRAZIE AL SOSTEGNO DIRETTO DEI SUOI LETTORI. SE VUOI SOSTENERCI, PUOI FARLO CON UNA DONAZIONE LIBERA CHE ORA È ANCHE FISCALMENTE DETRAIBILE O DEDUCIBILE DAL TUO REDDITO, PERCHÉ SIAMO UN’A.P.S. ISCRITTA AL R.U.N.T.S. (art 83 Dlgs 117/2017)