Perversione des mots, perversione des images

PATRICK GUINAND
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VERSIONE ITALIANA

Eric Zemmour, le candidat d’extrême-droite à la prochaine élection présidentielle française, qui atteint déjà 16% ou 16,5% dans les sondages, fait ainsi selon les dernières estimations jeu égal avec Marine Le Pen, est en hausse constante, et pourrait être d’après les dernières projections au second tour face à Emmanuel Macron (25%), en est un nouvel exemple: nos démocraties sont malades du langage. Celui des mots et celui des images.

Fort de son expérience en tant que journaliste polémique à succès, Zemmour excelle en effet dans le détournement des concepts ou l’image racoleuse, la falsification historique insidieuse ou affirmée péremptoirement comme nouveau roman national, sa tentative récente de réhabilitation de Pétain au détour d’un effet de tribune en étant l’exemple le plus manifeste, la manipulation en quelque sorte de l’esprit des électeurs avides de nouvelles vérités.

Eric Zemmour

La sémiologue Cécile Alduy, professeure à Stanford (Californie) et chercheuse associée à Sciences Po (Paris), vient d’en faire magistralement la démonstration dans un bref ouvrage de 60 pages intitulé „La langue de Zemmour“ (Éditions du Seuil), analysé par Le Monde, où elle dénonce la torsion des mots et de l’histoire dans les livres du candidat populiste. Son but: „court-circuiter la pensée“, normaliser par exemple l’image d’Hitler pour l’acclimater, accréditer „la guerre civile qui vient“, vider le sens des mots, tel „totalitarisme“, appliqué à n’importe quel courant de pensée qu’il rejette, dévaloriser des concepts tels que „valeurs républicaines“, „droits humains“ ou même „Shoah“, bref, instiller „au coeur de la langue des logiques destructrices, du sens et des hommes“. À la lecture de cet ouvrage on en ressort avec la conviction que la science du langage en dit bien plus sur la politique que nombre de discours de nos politiciens.

Herbert Kickl, l’actuel dirigeant du FPÖ, le parti d’extrême-droite autrichien, suit la même voie. Distillant subrepticement à chacune de ses interventions des éléments de langage remontant à la logomachie nazie, ce qui n’a rien d’étonnant pour un parti qui fut fondé par des anciens SS du NSDAP. Bien que l’usage de ce vocabulaire connoté soit sévèrement règlementé en Autriche, et dénoncé régulièrement par les écrivains et intellectuels, Kickl excelle à se situer à la limite de la légalité. Une étude systématique de sémiologie serait ici aussi la bienvenue. Mais vu leur résonnance dans la société autrichienne, ces manipulations sémantiques sont pourtant d’une efficacité redoutable. Goebbels, un as de la rhétorique tronquée, du retournement de concepts et des images chocs, créateur de l’inversion bourreau-victime, fort utilisée depuis par nombre de tribuns des extrêmes, l’avait déjà prouvé: la manipulation du langage est une arme politique majeure.

Depuis les différents Conciles de la chrétienté où s’affrontaientt iconoclastes et iconophiles, jusqu’aux euphémismes du vocabulaire nazi, tel „traitement spécial“ pour dire chambre à gaz et extermination, le langage, celui des mots et des images, n’a en effet cessé d’être mis en question ou instrumentalisé. Avec raison lorsqu’il s’est agi de creuser philologiquement ou poétiquement la langue, avec perversion lorsque la langue devient instrument de pouvoir. La philosophie et la littérature du début du XXè siècle avaient en particulier mis en doute la crédibilité du langage ou souligné sa relativité liée au locuteur. Tel Hugo von Hoffmanstahl dans „La lettre de Lord Chandos“ (1902), considérée comme référence dans la critique du langage au tournant du dernier siècle, ou surtout Ludwig Wittgenstein qui avait théorisé ce tremblement du sens dans son fameux „Tractatus“. Paradoxalement les populistes semblent s’être ensuite engouffrés dans cette brêche pour utiliser le langage à leur guise, truquant et pervertissant systématiquement le sens des mots.

Un exemple récent et consternant est celui du mot „liberté“. Comme si Montaigne, Diderot ou Sartre n’avaient jamais existé, des réfractaires à toute mesure sanitaire collective ont manifesté en France au nom de la liberté. Il serait en fait plus opportun de dire au nom de leur choix égoiste de la liberté, alors que des mois durant des milliers de malades graves ou chroniques n’ont plus pu trouver de lits dans les stations intensives de nos hôpitaux, engorgées jusqu’à 90% par lesdits No Vax. Un exemple typique d’aveuglement, ces soi-disants rebelles ne laissant aucune place à la liberté des autres, niant donc le fameux contrat social basé sur un équilibre des libertés pour tous, et ô ignominie, criant à la dictature et osant défiler en revêtant le costume des prisonniers de camps de concentration, l’étoile jaune mise en évidence. Là fut atteint le comble de la destruction du mot et de l’image. Et de l’indécence.

Herbert Kickl

Que Kickl, ayant pris la tête des No Vax autrichiens, réunisse les manifestants sur la Heldenplatz à Vienne (100.000 début décembre, 40 à 50.000 chaque samedi suivant), certains portant là aussi l’étoile jaune avec l’inscription „Ungeimpft“ (non vacciné), là même où les viennois pro- germanistes avaient acclamé en foule l’Anschluss en 1938 (ce souvenir hante bruyamment la famille du Professeur Schuster, suicidé en raison de ce souvenir, dans „Heldenplatz“, la pièce de Thomas Bernhard qui fit scandale en 1988), et fasse projeter son discours sur écran géant installé vers le balcon d’où Hitler avait prononcé sa harangue, ne pourrait paraître qu’anecdotique, bien que lourdement subliminal, mais participe de facto des mêmes procédés.

Oui, on en est là. La confusion conceptuelle, l’euphémisation des pages les plus noires de notre histoire, la corrosion des savoirs, se sont installées fermement dans notre paysage. Les falsificateurs sont à l’oeuvre, les fabricants de mythes trompeurs ont pignon sur rue et plus grave, dans tous les médias. Impossibles à contrer ou à convaincre. Car comme le dit Cécile Alduy, bien forcée de l’admettre, „on ne combat pas des mythes avec des archives“.

Eichmann, un expert en matière de fabrication de mensonges et de récits falsifiés, qui avait fréquenté le lycée de Linz en Autriche, où ses parents avaient émigré, dans lequel Hitler avait lui- même étudié – il avait même eu, dix-sept ans après Hitler, détail sinistre ou pittoresque, le même professeur d’histoire– avait lui aussi su détourner à son profit les concepts philosophiques les plus confirmés. Par exemple lors de son procès à Jérusalem, sa longue plaidoierie finale s’appuyant sur l’impératif catégorique de Kant, justifiant ainsi son devoir d’obéissance à ses supérieurs hiérarchiques, pivot de sa stratégie de défense. Le pauvre Kant n’aurait certainement jamais imaginé que son concept puisse servir à justifier l’extermination de six millions de juifs.

Hannah Arendt, dans sa Conférence à la Law School de Yale en 1964, diagnostique à propos de Eichmann un „effondrement de la conscience“. Où la morale, la raison, la pensée, se sont éclipsées, remplacées par une autre mécanique de l’esprit – laquelle toutefois n’oublie pas de chercher sytématiquement à vider de leur sens les mots anciens, ceux justement de la conscience.

Ludwig Wittgenstein avait lui aussi fréquenté le même lycée de Linz, à la même période que Hitler. L’histoire ne dit pas s’ils se sont alors rencontrés, bien que l’on semble les reconnaître tous deux sur une même photo de classe de 1903. Mais que le maître philosophe de la mise en question du langage et le plus grand dictateur et criminel de guerre de l’histoire récente, et plus tard son éxécutant fidèle, tous deux tortionnaires non seulement de millions de vies mais aussi du langage, aient étudié au même endroit, n’est pas le moindre des paradoxes.

Eichmann – dove inizia la notte“ (Eichmann – où commence la nuit), créée au Teatro Stabile de Bolzano et actuellement en tournée en Italie

Dans sa dernière pièce, „Eichmann – dove inizia la notte“ (Eichmann – où commence la nuit), créée au Teatro Stabile de Bolzano et actuellement en tournée en Italie, l’auteur Stefano Massini, ex-conseiller artistique du Piccolo Teatro de Milan, met en dialogue fictif Eichmann et Hannah Arendt. Face au génocidaire et ses mensonges ou affabulations, et à ce qu’elle a nommé „la banalité du mal“ dans son célèbre essai „Eichmann à Jérusalem“, Arendt cherche à comprendre. Comprendre comment on peut être ou devenir Eichmann, Comment on peut en arriver là. Et s’y trouver bien, en toute logique. Une question de haute actualité!

Le théâtre, expert en mots et en images, peut-il donc jouer un rôle dans ce jeu de massacre sémantique, à effets directement politiques? Le travail de reconstruction des mots, des images, du sens, mérite on le sait patience et acharnement. Le théâtre, depuis son émergence en nos contrées dans la société grecque, depuis Sophocle, Euripide ou Aristophane, fort de sa longue maturation, est l’un des vecteurs de cette conscience commune: il fut et il reste la forge d’un vocabulaire commun, d’une iconographie partagée. Il n’est certes pas le seul, mais en tout cas l’un de ses principaux acteurs historiques. Il n’est donc pas à contre-emploi dans cette mission de reconstruction. Soumis lui aussi pourtant depuis quelques décennies aux secousses de la „déconstruction“, qui s’inspire entre autres de Derrida et plus lointainement de Heidegger, le „druide du nazisme“ comme le nommait ironiquement le philosophe Gilles Deleuze, ce théâtre déconstruit fort à la mode notamment dans les années 90 en Allemagne, cherchant ainsi une autre vérité des mots et des images que celle habituellement établie, a participé et participe encore à l’air du temps, et parfois à son corps défendant, il faut bien le dire, à la confusion du sens. On lui souhaite de pouvoir sortir de cette impasse, ladite „déconstruction“ finissant par devenir un cliché obsolète de la production scénique, et de se remettre à travailler à la construction d’un langage partageable par le corps social. Accessoirement, le théâtre pourrait ainsi contrebalancer, à son niveau même microcosmique, les Zemmour en voie de prolifération, et tous les tordeurs pervers de mots et d’images, de maintenant et à venir. Lourde tâche!

La langue, un sujet à haut potentiel explosif. Et tout aussi bien à fort potentiel fédérateur. Au théâtre comme en politique. Sans revenir pour autant aux vieux procédés du théâtre documentaire, et aux didactismes d’une autre époque, il semble que l’on ait en effet aujourd’hui besoin d’urgence d’une nouvelle poétique. Et de l’aide des sémiologues. Quitte à retriturer les mots, retriturer les images, en sachant toutefois ne pas les dévitaliser, ne pas oublier leurs charges sémantiques et historiques. Toucher à la langue n’est pas interdit. Le détournement d’image, façon „Joconde“ de Duchamp et Picabia (avec moustache et barbiche, LHOOQ!). ou celui des mots, à la Breton ou à la Tristan Tzara, avaient ouvert en leur temps un vent bienvenu de libération. Pervertir la langue à des fins politiques est d’un autre ordre. Celui de la dérive totalitaire. La perversion d’image, façon No Vax, ou la perversion des mots, à la Zemmour, et autres propagateurs de fake news ou falsificateurs d’histoire, ouvrent en fait aujourd’hui la voie, volontaitement ou non, à un nouvel effondrement de la conscience. Sombre perspective.


Perversione des mots, perversione des images ultima modifica: 2022-03-01T12:57:12+01:00 da PATRICK GUINAND
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