Qui l’aurait cru ? Un dimanche de septembre la Sachsen-Anhalt, région de l’ex-RDA nichée au nord de l’Allemagne, à une centaine de kilomètres de Berlin, méconnue de beaucoup, est devenue le centre névralgique du monde occidental, focalisant l’attention des médias et du monde politique.
La victoire écrasante aux élections régionales du parti s’affichant d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) fut la révélation soudaine de cette névralgie. Les commentateurs dissertent à l’infini sur les causes de cette irruption. Sociales, identitaires, démographiques, économiques, régionales aussi, disent-ils, multipliées par le mépris ou la condescendance affichés par les allemands de l’ouest à l’égard de ceux de l’est, signes de l’imperfection de la réunification allemande. Et donc sur les sources d’origine lointaine et sous-jacentes qui minent la cohésion allemande, et par extension la démocratie à l’européenne.
Mais rares sont parmi les politiciens ceux qui osent questionner les politiques menées depuis des décennies et ayant conduit à cette situation. Le rejet est pourtant massif, déflagratoire. Il serait temps, si encore se peut, que les autruches politiciennes sortent la tête du sable et secouent les dogmes qui les ont fait vivre jusque là.
Il semblerait d’ailleurs que la situation se soit considérablement dégradée dans les vingt dernières années, et pas seulement suite à la politique erratique d’immigration, facteur majeur des controverses et mécontentements. Quand près de la moitié de la population, certes locale jusqu’ici, rejette les politiques actuelles, de Adenauer jusqu’à Merz, pour écouter et approuver dans les urnes de vieilles sirènes qui ont fait le malheur du siècle dernier, on est en droit de se poser des questions. Et on ose espérer un aggiornamento. En Allemagne, comme en France, et en Europe.


J’ai eu l’occasion de mettre en scène à cinq reprises au début des années 2000 à Dessau, ville chargée d’histoire, au centre de la Saxe-Anhalt. Molière, Lessing, Kleist, Rossini, Flotow. Accueilli par l’Anhaltisches Theater de Dessau, l’un des plus grands théâtres d’Allemagne, pouvant rivaliser alors avec Karlsruhe, Cologne ou Nuremberg. Et invité par son Intendant d’alors Johannes Felsenstein, puissant metteur en scène d’opéra, fils du légendaire Walter Felsenstein, fondateur en 1947 du Komische Oper de Berlin, incarnation de la culture berlinoise.
Parfait exemple de la contamination des idéologies de la représentation, architecturale surtout, l’Anhaltisches Theater fut construit dans les années 30 selon la vision grandiose alors dominante, à la manière de Speer, et inauguré en mai 1938 par Hitler et Goebbels. Bombardé à la fin de la seconde guerre mondiale comme une grande partie de la ville, d’autant plus que Dessau était le siège de la production des avions nazis Junkers, les communistes vraisemblablement impressionnés par l’imposante stature précédente du bâtiment, décidèrent après-guerre de le reconstruire à l’identique. Deux régimes opposés, une esthétique jumelle. Témoignage architectural historique des contradictions du XXè siècle.
La Saxe-Anhalt que j’ai connue alors n’était pas celle qui a porté aujourd’hui l’AfD à 44% des votes, y compris une participation exceptionnelle des habituels abstentionnistes (80% de participation globale), même si la ville de Dessau s’est „limitée“ à 38%. Vingt années ont donc suffi pour que tout bascule.
Quelques Trabant nostalgiques circulaient encore sur les rues pavées, la maison natale du philosophe Moses Mendelssohn, grande figure des Lumières, n’était pas encore restaurée, les lieux de convivialité ou de gastronomie, tels la brasserie aux immenses cuves et alambics en cuivre au centre-ville, le café historique du Bauhaus, ou la Kornhaus, restaurant panoramique au bord de l’Elbe et son architecture futuriste des années 30, étaient peu nombreux,et le „Alte Dessauer“, le prince Leopold Ier d’Anhalt-Dessau, maréchal et grand réformateur de l’armée prussienne au début du XVIIIè siècle, trônait toujours en ville, mais rien ne laissait présager l’orage politique de 2026. Et ses répercussions sur le monde culturel.

Le Bauhaus, phare de la modernité, fierté de Dessau, où il s’est installé en 1925 après son départ forcé de Weimar, déjà sous pression politique dans la Thuringe voisine, centre de recherche indispensable à la connaissance du mouvement qui a révolutionné le design, voir Marcel Breuer, Marianne Brandt ou Mies van der Rohe, et l’architecture dès les années 20, est aujourd’hui dans le collimateur de l’AfD. Au nom de la réinterprétation ou de la réécriture de l’histoire allemande, à supposer qu’ils arrivent au pouvoir, ils veulent dit-on remettre en cause l’existence ou tout au moins le financement du Bauhaus, ce foyer suspect d’internationalisme.
Visiter les maisons restaurées des maîtres, conçues par Gropius à proximité du bâtiment principal, pour Kandinsky, Klee, Feininger, Moholy-Nagy, Oskar Schlemmer, créateur du Ballet Triadique, alors tous professeurs au Bauhaus, était un plaisir visuel et conceptuel. Devra-t-on les mettre dans la liste des rêves passés ?

Visiter Wörlitz, à quelques kilomètres de Dessau, domaine créé par le prince Leopold III de Anhalt Dessau dans les années 1770, inspiré par les Lumières, son immense parc irrigué de canaux, propices aux fêtes en gondole, dédié à Jean-Jacques Rousseau, où une île avec statue de son buste lui est consacrée, et son château d’inspiration palladienne, dont certaines inventions font penser aussi à la Villa Palagonia à Baghera près de Palerme, était une plongée en une oasis du Nord profondément imprégnée de culture européenne. Wörlitz sera-t-il aussi sur la liste des suspects ?
Et le théâtre-opéra de Dessau ? Rien n’est encore annoncé. Mais il est à craindre que la Bayreuth du Nord, tel que fut longtemps nommé Dessau au XIXè siècle, avec ses créations wagnériennes à succès et la visite de Wagner lui-même, ne soit plus en état de tenir sa réputation. Celle d’hier et celle forgée sur des années par Felsenstein et ses successeurs.
La question reste d’ailleurs posée, et pas seulement à Dessau : le théâtre, qui est l’un des lieux majeurs du lien social, de la compréhension du monde, de la transmission critique des savoirs, de l’ouverture à l’autre, de la possibilités des rêves, individuels et partagés, dixit les gens de théâtre, s’est révélé ou se révèle impuissant à contrer les forces du réel et ses expressions extrémistes, propagandistes du repli identitaire, ennenies de la coexistence sociale. Molière, Kleist ou Rossini, et bien d’autres, ont réjoui un public assidu et convaincu, mais n’ont rien pu faire contre un certain Ulli Siegmund. Le théâtre n’est pas là pour gérér la société, mais il fait société. Il est nécessaire, convaincu de sa nécessité, mais à l’évidence pourtant insuffisant.
Les dramaturges et autres penseurs du théâtre, réfugiés en leurs certitudes isolationnistes, devraient peut-être eux aussi penser à secouer leurs dogmes. Penser à un théâtre sous AfD. Pour que le motto „Dessau addio!“ ne soit qu’un titre provisoire, et ne devienne pas l’épitaphe du théâtre européen.

Aggiungi la tua firma e il codice fiscale 94097630274 nel riquadro SOSTEGNO DEGLI ENTI DEL TERZO SETTORE della tua dichiarazione dei redditi.
Grazie!

